Par Gilles De Chezelles


Sujet venu brutalement sur le devant de l'actualité avec les élections américaines, la E-démocratie est maintenant perçu comme un véritable sujet de société.

Plus qu'une simple mode, la E-démocratie est un nouvel espace qui, si l'on n'y veille pas, risque de permettre à n'importe qui d'accéder, de dévoiler et d'exploiter de nombreux aspects de notre vie tant professionnelle que personnelle.

Ainsi, alors que nous ayons accès à un nombre de plus en plus grand d'informations, n'oublions pas que nous sommes très souvent surveillés, tracés et étudiés au fur et à mesure de nos déplacements et achats tant réels que virtuels.

Nous savons tous, sans en avoir forcément pris la mesure, qu'un nouvel espace à explorer s'est ouvert avec l'arrivée et la démocratisation des nouvelles technologies de l'information, le problème étant qu'un certain nombre d'acteurs y ont également vu un nouveau terrain de jeu à exploiter.

Passer d'un monde réel à un monde virtuel

Dans le monde réel, de nombreux critères objectifs et subjectifs nous permettent, par exemple, de nous assurer de l'identité de notre correspondant, de son lieu de travail, de son appartenance à une famille, un groupe ou une entreprise.

Toutefois, ces mêmes critères ne sont pas utilisables 'en l'état' dans le cadre des échanges dématérialisés.

C'est ainsi qu'il est tout à fait possible, pour un pirate informatique ou un hacker, d'usurper une identité, la vôtre peut-être, d'intercepter des communications de type mail ou messagerie instantanée, voire d'en modifier le contenu à votre insu comme de celui de votre interlocuteur ...

Notre vie privée existe-t-elle encore ?

Notre vie est devenue hyper connectée, ainsi quotidiennement nous partageons, y compris sur les réseaux sociaux, un nombre de plus en plus important d'informations avec nos proches et moins proches sans forcément bien surveiller les paramètres et données permettant d'assurer la confidentialité de tout ou partie de notre vie, voire de notre intimité.

Comme il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de surveiller l'ensemble de notre environnement comme d'empêcher quiconque de publier une simple photo qui, de par ce qu'elle représente, peut révéler des informations que l'on ne souhaitait pas forcément laisser à la libre disposition et à la vue de qui que ce soit.

Mais un tel univers ne pouvait pas laisser indifférents les 'pirates de tous poils' qui ont trouvés dans les nouvelles technologies un nouvel espace de jeux. Pour preuve, les médias se font régulièrement l'écho de données piratées et cela va du vol d'informations bancaires aux photos privées de vedettes ...

Mais, et cela est plus grave encore, il n'y a pas que les hackers et des escrocs qui sévissent dans l'espace numérique, il y a aussi des groupes politiques et même des Etats et c'est là que notre démocratie si difficilement acquise risque de régresser.

La E-démocratie, une histoire déjà ancienne !

Voici un 'gentil' exemple d'utilisation 'étatique' d'informations électroniques.

Il y a plus d'une dizaine d'années, la police hollandaise a fait vraiment très fort en installant un grand nombre de ses radars sur la base des données de trafic fournies par les systèmes Tom Tom, données elles-mêmes issues des GPS des conducteurs. Cette opération faisait suite d'un accord entre Tom Tom et le gouvernement hollandais dans le but d'améliorer la sécurité routière !

Comme ces données contenaient, entre autres, l'historique des vitesses des automobilistes, elles ont permis aux forces de police de déterminer les meilleurs emplacements pour installer les contrôles de vitesse …

Encore et toujours l'histoire de l'arroseur arrosé ...

Je suis, tu es, il est, nous sommes ... surveillés.

A l'heure où la téléphonie mobile, l'informatique et les paiements par cartes deviennent des technologies de plus en plus incontournables, force est de constater que nos faits et gestes sont largement enregistrés à notre insu.

Si nous n'y prenons garde, notre quotidien de citoyen sera tracé à tel point que nos habitudes de consommation, comme nos opinions et même nos centres d'intérêts seront facilement analysées et utilisées afin d'essayer d'influencer chacun de nous en tant que consommateur mais aussi comme électeur.

Ainsi, ce n'est pas l'analyse des données qui est inquiétante mais la façon dont elles sont utilisées et, surtout, par qui !


Le profilage numérique

Plusieurs scientifiques des données numériques (data scientists) ont élaborés des outils permettant de déterminer le profil de chacun d'entre nous sur un ou plusieurs sujets donnés en recherchant un maximum d'informations individuelles et collectives sur la toile et en les croisant.

C'est ainsi que la société Cambridge Analytica a apporté ses services au candidat Donald Trump (*1) en établissant un profilage psychologique de chaque électeur potentiel. Pour ce faire ils ont croisé jusqu'à 5 000 éléments portant aussi bien sur les habitudes de consommation que sur la personnalité ou les croyances …

A ce stade, les équipes de communication n'ont eu qu'à concevoir des messages publicitaires très ciblées qui, grâce à la bonne vieille technique des cookies, ont été envoyés sur les ordinateurs et smartphones de chacun des électeurs restant à convaincre.

Heureusement, rien ne prouve qu'aujourd'hui cette technologie ait eu un impact réel sur le résultat de l'élection, mais la porte est maintenant ouverte et d'ailleurs, depuis l'élection américaine, plusieurs partis politiques dans le monde ont signés des accords avec Cambridge Analytica …

L'accès aux données numériques donne-il le pouvoir ?

De tout temps l'homme a utilisé les données et les informations pour assoir son pouvoir, de ce point de vue rien n'a changé en dehors du volume de plus en plus important des données disponibles et des énormes capacités de traitement de celles-ci.

Le problème a toujours été, et reste, celui de l'usage de ces informations et du pouvoir qu'elles peuvent apporter.

L'utilisation de ces données et informations est un problème social et culturel complexe que la technologie ne peut résoudre et seule une réflexion politique collective peut permettre d'imposer un code de respect de la dignité, de la responsabilité et de l'éthique faute de quoi la E-démocratie se transformera petit à petit en 'Big Brother' (*2).

(*1) Source : https://www.dasmagazin.ch/2016/12/03/ich-habe-nur-gezeigt-dass-es-die-bombe-gibt/

(*2) 1984 (Nineteen Eighty-Four) : Roman de George Orwell

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