Par Dessy Damianova


Sortie victorieuse des élections allemandes du 24 septembre, la chancelière Angela Merkel brigue un quatrième mandat. Comme les sondages le prédisaient depuis des mois, la candidate du CDU a vaincu sans problème son rival, le social- démocrate Martin Schulz.

Sans problème, mais sans éclat non plus, avec, comme raison principale de ce succès mitigé, une raison politique : la difficulté de gérer le problème migratoire et l'afflux massif des réfugiés. Parallèlement, quelques problèmes d'ordre économique, quelques aspérités affligeant le tableau général de l'excellence allemande, ont contribué à leur tour à ce que la quatrième victoire de la « Mutti » soit une victoire en demi- teinte.

En effet, s'étant définitivement affirmée comme première puissance économique en Europe, la République fédérale a en même temps connu, sous Angela Merkel, un accroissement de la précarité et des inégalités. Conquérante sur les marchés extérieurs, avec un solde de la balance commerciale s'élevant à 14,10 milliards d'euros (source Office Fédéral des Statistiques), l'Allemagne a entretenu un marché de travail qui ne correspond que très faiblement à l'image de grandeur économique que le pays donne de lui-même. Car au cœur même du marché de travail de cette maxi- puissance est bel et bien lui - le « mini- job » allemand, le petit boulot à 450 euros !

Le mini-job – une invention allemande ?

On le fait remonter à la fin du dix- neuvième siècle, à l'époque de la création des assurances sociales. Plus près de nous, dans les années 90 du siècle passé, il s'était vu assigner la vocation de répondre à certains défis de la réunification de l'Allemagne. Dans un deuxième (ou troisième) temps – et c'est là où il s'est vraiment imposé – le « mini- job » fut utilisé par l'administration sociale- démocrate du chancelier Gerhard Schröder pour remédier au problème du chômage dont le taux s'était accru au début des années 2000. Dès 2005, Angela Merkel a hérité de ce système et, d'une certaine manière, elle a encouragé son expansion. Aujourd'hui, au début du quatrième mandat de la chancelière, le nombre des bénéficiaires de ces petits emplois est d'environ 7 millions.

Le mini- job apparaît dans une grande partie des cas comme une source supplémentaire de revenus et non pas comme l'activité principale des personnes concernées. Celles-ci sont souvent des mères au foyer qui, pour l'essentiel et même pour l'épargne- « vieillesse », peuvent compter sur le salaire de conjoints travaillant, quant à eux, d'une manière « sérieuse », ou encore de retraités cherchant à compléter leur modeste revenu en faisant de petits boulots. C'est aussi un premier emploi pour des étudiants dont une grande partie bénéficient encore du soutien financier de leurs parents.

Un facteur de précarisation mais aussi de dynamisme et de souplesse.

Le mini-job peut- être pourtant - et l'est souvent – le seul et unique emploi de personnes qui n'ont aucun autre revenu mensuel. Et c'est là que les choses se corsent, puisque travailler pour une rémunération aussi minime, sans cotisations sociales et sans épargne « vieillesse », signifie pour un bon nombre d'Allemands un franc basculement dans la précarité. En effet, comme on le souligne souvent, s'il s'est avéré efficace dans la lutte contre le chômage réduit à des valeurs historiquement basses en Allemagne, le système des mini- jobs est devenu un facteur de précarisation et de paupérisation qu'aujourd'hui nul ne saurait nier.

Pourtant, observé dans son intégralité, le tableau ne paraît pas si sombre. Là encore, ce sont les demi- teintes qui prédominent : d'une part, les mini- jobs produisent de la précarité et de l'incertitude pour l'avenir, d'autre part, ils assurent la flexibilité et créent le dynamisme du marché de travail allemand - un dynamisme qui se reflète sur l'ensemble de l'économie de la première puissance européenne.

Même conscients de la précarisation grandissante (chose qui a cristallisé dans les résultats du scrutin du 24 septembre), les Allemands n'ont pas l'air d'être trop mécontents du système des mini- emplois. Bon ou mauvais, il arrange des catégories aussi larges que variées de la population d'Outre- Rhin - des étudiants, des femmes au foyer et même ces seniors que le marché du travail rebute partout ailleurs en Europe.

Et qui sait ? Peut-être la formule de la fragmentation harmonieuse réussira une fois de plus à l'Allemagne, Etat qui rassemble des « Länders » différents, République fédérale par excellence ? L'avenir montrera si c'est bien le cas.

Un avenir allemand qu'il est désormais difficile de se représenter sans Angela Merkel.

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