Par R. P.


L'industrie pharmaceutique se ressaisit : après une année 2017 calme sur le front des fusions et acquisitions, un net regain d'activité est attendu en 2018
  • En 2017, les groupes du secteur pharmaceutique et biotechnologique ont dépensé 203 milliards de dollars, soit environ 20% de moins que l'année précédente
  • Principale transaction : rachat d'Actelion par Johnson & Johnson pour 30 milliards de dollars
  • Augmentation de 10 % à 1340 milliard de dollars des ressources disponibles pour des rachats
  • Hausse du volume de transactions attendu en 2018
  • Pression des entreprises technologiques sur l'industrie pharmaceutique

Les entreprises du secteur pharmaceutique et biotechnologique ont fait preuve d'un attentisme prudent et d'une grande retenue en matière d'acquisitions. Cette attitude s'explique principalement par le prix trop élevé exigé par les candidats potentiels à un rachat ainsi que par les incertitudes politiques aux Etats-Unis – en première ligne concernant les modalités de la réforme fiscale entrée en vigueur en janvier. C'est pourquoi le volume des F&A affiche un recul de plus de 20 % à 203 milliards de dollars US par rapport à l'année précédente.

Le rachat de la biotech suisse Actelion par le groupe américain Johnson & Johnson pour une somme de près de 30 milliards de dollars a donné le ton sur le marché dans l'ensemble calme des F&A. Le groupe américain Becton Dickinson a pour sa part lancé une offre amicale sur le fabricant de dispositifs médicaux C.R. Bard et racheté son compatriote pour environ 24 milliards de dollars.

Cependant, la branche devrait se départir de sa retenue en 2018. La réforme fiscale aux Etats-Unis a été adoptée et la puissance de feu – c'est-à-dire les ressources que les entreprises peuvent mobiliser pour procéder à des rachats – a augmenté de près de 10 % à 1340 milliards de dollars par rapport à 2017. Ce pourcentage est le troisième plus élevé relevé depuis le début de notre étude.

Ces résultats sont issus d'une étude réalisée par la société d'audit et de conseil EY (Ernst & Young), dans le cadre de laquelle les données financières des principales entreprises pharmaceutiques, biotechnologiques et de spécialités pharmaceutiques ont été examinées. L'indice Firepower d'EY mesure le pouvoir d'achat des sociétés biopharmaceutiques lors de transactions de F&A en se basant sur leur bilan et leur capitalisation boursière. Le pouvoir d'achat d'une entreprise augmente si sa capitalisation boursière augmente, si ses liquidités s'accroissent ou si ses dettes diminuent.

« En 2018, nous anticipons un volume de F&A largement supérieur à 200 milliards de dollars. »

« En 2017, les groupes pharmaceutiques ont adopté une attitude d'attentisme en raison des prix élevés sur le marché et, surtout, de la réforme fiscale attendue aux Etats-Unis. Ils devraient abandonner cette position d'attente en 2018 », prévoit Jürg Zürcher, Biotech Leader chez EY Suisse. « Les entreprises pharmaceutiques sont prises dans le tourbillon des progrès technologiques et de l'évolution tout aussi rapide des attentes des clients. En même temps, divers grands groupes technologiques arrivent sur le marché des sciences de la vie. Aussi, quelques groupes pourraient utiliser la puissance de feu accumulée pour procéder à des rachats stratégiques dans le but de renforcer leur compétitivité. En 2018, nous anticipons un volume de F&A à nouveau largement supérieur à 200 milliards de dollars. »

Thomas Gees, responsable Business Development Life Sciences à Bâle ajoute : « Etant donné l'évolution des attentes des clients, nous nous attendons également à quelques méga-fusions intersectorielles. Les entreprises pharmaceutiques et de technologies médicales doivent se démarquer de la concurrence. A l'avenir, il leur faudra adapter leur modèle d'affaires avec souplesse au nouvel environnement de marché. La personnalisation de thérapies en vue d'un traitement sélectif de certaines maladies pourrait constituer un axe important de leur stratégie. »

En 2017, un calme surprenant a été observé, en particulier parmi les grands groupes pharmaceutiques (Big Pharma). En l'absence de méga-fusion comme la reprise, en 2017, de Monsanto par Bayer qui n'est pas encore finalisée, le volume des transactions est passé de 143 milliards de dollars à 71 milliards seulement d'une année à l'autre. Ce rachat pour un montant de 66 milliards de dollars représente à lui seul pratiquement la valeur de l'ensemble des transactions dans le segment des Big Pharma en 2017. Les entreprises de spécialités pharmaceutiques ont également fait une pause remarquée l'année dernière avec des dépenses de l'ordre de 7 milliards de dollars seulement. Elles n'ont jamais aussi peu investi depuis 2009. En 2016, elles avaient procédé à des acquisitions pour un montant de 44 milliards de dollars.

Caisses pleines en 2018 – puissance de feu record pour les entreprises medtech

Les caisses se sont à nouveau remplies grâce à la retenue observée en 2017 : avec sa puissance de feu totale de 1340 milliards de dollars, la branche est bien préparée pour des reprises ou des fusions importantes. Les entreprises medtech, dont les ressources disponibles totalisent quelque 256 milliards de dollars, n'ont jamais eu une telle puissance de feu. Seule la capacité des laboratoires pharmaceutiques spécialisés a à nouveau accusé un recul – de 24 % à 26 milliards de dollars US. « Le marché des capitaux recommence enfin à s'intéresser aux entreprises medtech », constate Thomas Gees. « Le financement des medtech s'est nettement amélioré l'année dernière, aussi bien en Bourse que sur le marché du capital-risque. Cette situation témoigne de la confiance des investisseurs dans la capacité d'innovation de ces entreprises. Les entreprises de spécialités pharmaceutiques doivent visiblement encore se reprendre. Comparativement, c'est elles qui avaient investi le plus dans des rachats en 2014 et en 2015 et donc utilisé la majeure partie de leur puissance de feu. »

En 2018, la branche pourrait cependant se lancer dans des acquisitions importantes. Dans le cadre du Global Confidence Barometer d'EY, 60% des managers du secteur de sciences de la vie ont en effet affirmé en décembre 2017 qu'ils envisageaient de procéder à des rachats au cours des 12 mois à venir. En avril 2017, seulement 46% d'entre eux nourrissaient de telles intentions.

Les groupes technologiques mettent la branche sous pression

Par ailleurs, les pressions pour rester compétitif grâce à une croissance inorganique s'accentuent. Aujourd'hui, les géants technologiques comme Amazon, Apple, Samsung ou Alphabet, la maison-mère de Google pénètrent également sur le marché des sciences de la vie – et apportent d'énormes capitaux. A eux seuls, les sept plus grands groupes technologiques ont une puissance de feu de près de 1700 milliards de dollars, bien supérieure à celle des 65 plus grandes entreprises des sciences de la vie ensemble.

« L'argent pour procéder à des fusions et acquisitions est disponible et la volonté d'aller de l'avant est également présente », constate Jürg Zürcher. « Sur le grand marché pharmaceutique américain, les conditions-cadres sont à nouveau favorables depuis l'entrée en vigueur de la réforme fiscale. Et les pressions exercées par les entreprises technologiques, toujours plus nombreuses à arriver sur le marché très fragmenté des sciences de la vie se renforcent. »

En outre, la rapidité des progrès technologiques stimule les activités de F&A. « Aujourd'hui, il ne suffit plus de proposer un bon produit. La collecte et l'évaluation de grandes quantités de données et l'Internet des choses modifient l'ensemble de la chaîne de création de valeur – et c'est exactement à ce niveau que de nouveaux acteurs comme Amazon ou Alphabet entrent en jeu. Plus le volume de données est important, mieux c'est – voilà pourquoi la taille est si importante. A travers des rachats ou des joint ventures, les groupes pharmaceutiques devront mettre en place des plateformes de santé centrées sur les clients. Au bout du compte, tout le monde sera gagnant : les entreprises génèrent de nouvelles sources de revenus et réalisent des économies grâce à l'amélioration de leur situation en termes de disponibilité et de qualité des données. Les patients bénéficient pour leur part de produits plus efficaces et mieux adaptés à leurs besoins », conclut Jürg Zürcher.

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