Le PIB face au progrès technologique

7 octobre 2018

Par Jérémie Bongiovanni

Début septembre le Secrétariat d’Etat à l’économie annonçait une croissance du produit intérieur brut (PIB) de 0,7% au deuxième trimestre par rapport au précédent. Les réactions ne se sont alors pas fait attendre et le chiffre, remarquable, a été repris par de nombreux médias, rien de nouveau. L’occasion, cependant, de déchiffrer une statistique s’étant fait sa place dans l’imaginaire collectif et dont les limites sont mises en exergue par le progrès technologique.

Les origines du PIB

Le PIB est une mesure comprise dans un ensemble plus large, les comptes nationaux. La comptabilité nationale moderne apparaît dans les années 1930 aux États-Unis lorsqu’un certain Simon Kuznets se voit chargé de mesurer le revenu national afin de rendre compte de l’évolution de l’économie après la crise de 1929. Quelques années plus tard, cet indicateur joue un rôle crucial dans la planification de l’effort de guerre qui demande une gestion chiffrée des ressources, notamment pour la production d’armement. Il perdurera ensuite à travers les politiques keynésiennes qui, interventionnistes, recherchent des informations sur l’état de l’économie pour tenter d’en prendre les rênes. Aujourd’hui encore, le PIB fait office de mesure principale afin d’évaluer et de comparer les performances des différents pays.

Les faiblesses du PIB

Mais ces données sont fragiles. Dès le début, son inventeur – Kuznets – émet des réserves quant aux informations fournies par ce chiffre. Aujourd’hui encore le débat persiste et s’étend.

Une des critiques les plus fréquentes du PIB s’attaque au fait qu’il se focalise sur les seules transactions qui ont lieu sur le marché. Les activités domestiques qui ne sont ni rémunérées, ni déclarées – comme le fait de prendre du temps pour faire son propre ménage – ne sont pas comptabilisées dans le PIB. Ainsi lorsqu’un homme épouse sa femme de ménage, le PIB diminue, étant donné que le service de nettoyage ne sera plus échangé sur le marché. Et ça n’est pas tout.

Face aux évolutions technologiques aussi, le PIB peut se montrer approximatif. Il ne permet pas de saisir pleinement les répercussions de l’innovation du fait qu’il ignore notamment l’accroissement de la variété de choix. En effet, le PIB ne s’intéresse qu’à la quantité et reste aveugle face à la diversité de biens produits. Prenons les voitures autonomes pour exemple. L’achat d’une voiture autonome aura le même impact sur le PIB que l’achat de toute autre voiture. Cependant, le PIB ne tiendra pas compte des bénéfices liés à la diminution des accidents. Il négligera aussi le fait que l’automobiliste pourra s’adonner à une autre activité ou se reposer lors du trajet. Afin de corriger la valeur de ces biens qui ne coûtent pas plus cher mais dont la qualité est supérieure, une commission américaine a développé un « index hédonique », estimant la plus-value sous-jacente pour le consommateur afin d’atteindre une valeur, à leur sens, plus exacte de ce qui est produit.

Cependant, l’impact de l’innovation sur les données statistiques n’est pas nouveau !

Un professeur de l’Université de Yale illustre ce phénomène en 2001 avec pour exemple les ordinateurs. Depuis les années quatre-vingt, les ordinateurs personnels, en leur temps bien plus rares et bien moins puissants, ont cédé leur place aux ordinateurs et téléphones portables aujourd’hui omniprésents et dont la puissance de calcul n’a cessé d’augmenter (suivant la loi de Moore, selon laquelle cette puissance de calcul double tous les deux ans). Malgré ce progrès, les prix n’ont cessé de baisser durant la même période. Calculer la valeur de ces nouveaux ordinateurs dans le PIB s’avérait être un véritable dilemme cornélien. Devait-on s’intéresser au prix – ayant chuté – ou alors à la qualité (en l’occurrence la puissance de calcul) – ayant crû exponentiellement ?

Cette question se pose désormais pour les innombrables services, tels que YouTube et Wikipédia, auxquels nous avons accès sans dépenser le moindre sou !

Bien que l’impact des nouvelles technologies sur la mesure du produit intérieur brut ne soit pas encore bien compris, ces exemples témoignent des limites de cette statistique, incapable de nous renseigner de manière exhaustive sur la situation d’une économie. Bien que cela semble évident, on semble souvent l’oublier. C’est pour cette raison que les rapports la présentent de plus en plus aux côtés d’autres indicateurs, renseignant sur le développement humain, les inégalités ou l’environnement (voir http://www.oecdbetterlifeindex.org/).

Il faut garder à l’esprit que le PIB est une construction et non un objet observable de manière objective, ce qui fait sa fragilité. Il est donc à interpréter avec précaution et nuance, notamment lorsqu’ils apparaît dans la presse, esseulé et sentencieux, pour juger une situation bien plus complexe.

À noter que de nombreux autres aspects pourraient encore être discutés. J’encourage de ce fait le lecteur intéressé à se référer aux différentes sources.

Sources :

  • http://www.agefi.com/home/entreprises/detail/edition/online/article/leconomie-suisse-a-fortement-accelere-au-2e-trimestre-le-produit-interieur-brut-pib-ayant-cru-de-07-par-rapport-au-trimestre-precedent-481145.html?cHash=1792199d59bb6cfe0702d07ddde46be9&platform=hootsuite
  • Diane Coyle, GDP – A Brief but Affectionate History, Princeton, 2014
  • Research Institute Credit Suisse, The Future of GDP, 2018.
  • William Nordhaus, The Progress of Computing, Yale University, 2001.
 

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