Anna Gräbner, l’audace tranquille

21 janvier 2026

Anna Gräbner, l’audace tranquille

Photo © A. Gräbner

Par Thierry Dime

Il y a une Anna que peu connaissent. Celle qui, enfant, rêvait de devenir magicienne. Celle qui organisait des fêtes, créait des événements, présidait un festival à Versoix. Celle qui, fascinée par l’illusion et la créativité, cherchait déjà à créer de la magie autour d’elle. Aujourd’hui, à 32 ans, Anna Gräbner accomplit peut-être son rêve le plus fou : transformer la médecine en orchestrant une tout autre forme de magie, celle qui raccourcit le chemin entre la recherche et les patients.

Le courage de la nuance

Née à Genève de parents allemands, Anna Gräbner grandit entre deux cultures, bercée par une langue maternelle allemande et une sensibilité helvétique. Très tôt, deux forces contradictoires l’animent : d’un côté, une fascination scientifique pour le corps humain et la médecine ; de l’autre, un besoin viscéral de contact humain. Elle s’interroge sur les mécanismes du vivant tout en cherchant à créer du lien, de la convivialité, de la magie sociale. Cette tension n’est pas un déchirement, mais une richesse qu’elle ne comprend pas encore. Comment être à la fois celle qui analyse et celle qui rassemble ? Celle qui veut comprendre la mécanique du corps et celle qui veut toucher les âmes ? La réponse viendra plus tard, par des détours inattendus. Pour l’instant, elle choisit la voie qui semble la plus évidente : les sciences de la vie.

Elle entame des études en sciences de la vie à l’EPFL, convaincue d’avoir trouvé sa voie. Les amphithéâtres, les laboratoires, la rigueur scientifique : tout semble correspondre. Mais parallèlement, elle est recrutée comme ambulancière. Ici, chaque trajet en ambulance devient une leçon de vie. Elle tient des mains tremblantes, rassure des regards affolés, coordonne avec les équipes médicales. Le contact direct avec les patients la nourrit profondément, mais quelque chose manque encore. Anna ose la réorientation radicale. Elle bifurque vers la gestion d’entreprise et le management de la santé, d’abord à l’École hôtelière de Genève, puis à la Haute école de gestion. Un choix surprenant pour certains, visionnaire pour d’autres. 

Une vie en mission

Finance, logistique, événementiel : Anna traverse différents univers, accumulant expériences et perspectives. C’est dans ce contexte qu’elle fonde Eyecap’, une start-up qui développe un bonnet de natation connecté pour personnes aveugles. Un projet à la fois technologique et profondément humain, qui illustre sa volonté de répondre à des besoins concrets avec des solutions innovantes.

Parallèlement, elle mène une thèse aux Hôpitaux Universitaires de Genève sur le dossier patient informatisé. Son constat la sidère : entre 60 et 80 % du temps d’un médecin s’évapore dans l’administratif. Elle applique une approche Lean pour repenser cette organisation absurde qui vole aux soignants ce qui leur appartient : le temps avec leurs patients. Puis une rencontre avec Antoine Hubert, président d’AEVIS Victoria. Celui-ci lui parle d’un projet pharaonique à créer, à construire, à gérer: le Genolier Innovation Hub. 110 millions de francs suisses. 25 000 mètres carrés dédiés à l’innovation médicale. Une ambition vertigineuse : réduire drastiquement ces dix-sept années de délai qui condamnent tant d’innovations à ne jamais voir le jour.

Anna rejoint le groupe Aevis Victoria en 2021 comme chef de projet. Deux ans plus tard, à 29 ans, elle en devient CEO. Le défi est immense : 87 % des start-ups suisses dans le domaine médical échouent, souvent parce qu’elles développent des produits déconnectés des besoins réels. Le Hub doit combler cette faille systémique.

Un Hub, une vision

Inauguré le 27 septembre 2024 en présence du conseiller fédéral Guy Parmelin, le Genolier Innovation Hub ne ressemble à rien d’existant. Le concept ? Réunir sous un même toit chercheurs, médecins, start-ups scale-ups et géants de l’industrie : GE Healthcare, Accuray, Novartis, Medtronic, Johnson & Johnson, Pfizer, Philips, Majo Clinics. Une cohabitation inédite où un clinicien peut, pendant sa pause déjeuner, découvrir le prototype qui changera sa pratique. Où les équipes médicales dialoguent quotidiennement avec leurs fournisseurs d’équipements. Où l’innovation cesse d’être une abstraction pour devenir réalité tangible, testée en conditions réelles. « Nous ne voulons pas développer des choses dont personne n’a besoin », martèle-t-elle. Cinquante patients sont déjà traités quotidiennement rien que dans la partie radio-oncologie dans les installations du Hub : opérations du futur, mammographies moins invasives, traitements en radio-oncologie de pointe.

Anna se décrit comme « fonceuse, fiable et directe ». Ses proches confirment : quand elle dit oui, c’est oui. Quand elle dit non, c’est non. Elle concilie vie professionnelle et personnelle avec une discipline rare, cultivant les trois piliers qu’elle juge essentiels : l’amitié, l’amour et la famille. Lorsqu’elle parle de ses passions, son visage s’illumine. Le lac, qu’elle contemple chaque jour, est son sanctuaire. Elle y nage toute l’année, même en hiver. Elle aime le ski, la danse, la musique, le cinéma. Elle rit beaucoup, partage intensément. Ces moments de respiration nourrissent son énergie créative.

Anna Gräbner incarne une nouvelle génération de leaders : authentique, collaborative et profondément humaine. Dans un monde saturé de protocoles, de délais et de silos, elle tisse une autre trame, plus souple, plus vivante. Ce qu’elle bâtit dépasse les murs de Genolier. C’est une vision où la médecine redevient une promesse. Cette petite fille qui rêvait de magie est peut-être en train d’accomplir le plus beau des tours. Au bord du lac Léman, dans la Swiss Health Valley, le Genolier Innovation Hub commence son histoire et Anna Gräbner, la magicienne devenue CEO, écrit déjà la suite.

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