Une Afrique qui n’attend plus

19 février 2026

Une Afrique qui n’attend plus

L’Afrique change. Non pas à travers de grands discours institutionnels ou des plans de développement spectaculaires, mais par l’énergie quotidienne de millions d’entrepreneurs. Des centres urbains aux zones rurales, l’initiative privée redessine progressivement le paysage économique du continent, créant de l’emploi, stimulant l’innovation et façonnant de nouveaux récits, loin des clichés réducteurs.

Dans de nombreux pays africains, l’entrepreneuriat n’est pas un choix de confort ; il est souvent une nécessité. Les marchés du travail formels ne peuvent absorber une population jeune en forte croissance. Selon les données de la division de la population des Nations Unies, révision 2024, l’âge médian sur le continent s’établit à 19,5 ans, soit deux fois moins qu’en Europe. Cette réalité démographique représente un défi considérable pour les systèmes éducatifs et les marchés de l’emploi, mais elle constitue aussi une opportunité structurelle majeure : face à l’étroitesse des débouchés salariés formels, l’initiative individuelle devient un moteur économique central, par nécessité autant que par vocation. Ces dernières années, les écosystèmes de start-up ont gagné en visibilité et en maturité. Des hubs technologiques ont émergé à Lagos, Nairobi et Dakar, concentrant une grande partie des projets innovants dans la fintech, l’agri-tech, la logistique et l’énergie renouvelable. Parmi les exemples les plus emblématiques figure M-Pesa, le service de paiement mobile lancé par l’opérateur kenyan Safaricom en mars 2007 : en permettant à des millions de personnes non bancarisées d’effectuer des transactions depuis un téléphone basique, il a démontré que l’innovation africaine peut précéder les modèles occidentaux et redéfinir les standards mondiaux d’inclusion financière. L’entrepreneuriat africain ne se limite cependant pas aux start-up technologiques. Les PME traditionnelles, les entreprises familiales et les initiatives de l’économie informelle structurent encore une large part de l’activité, assurant la résilience face aux chocs externes et contribuant à la stabilité sociale d’une manière que les statistiques internationales peinent souvent à saisir.

Le financement constitue un révélateur de la maturité croissante de cet écosystème, mais aussi de sa fragilité conjoncturelle. Après un pic historique de 6,5 milliards de dollars levés en 2022, selon le rapport annuel de Partech Africa, les investissements en capital-risque technologique ont reculé de 46 % en 2023, pour s’établir à 3,5 milliards de dollars. Ce repli reflète un mouvement global de retrait des investisseurs institutionnels, et non un désamour spécifique à l’Afrique. Il masque par ailleurs des trajectoires contrastées : l’Afrique francophone, Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, s’est distinguée comme la seule région à enregistrer une croissance simultanée du nombre de transactions et de la participation des investisseurs. L’histoire de Wave, fintech fondée à Dakar en 2018, illustre ce potentiel de façon saisissante. En proposant des transferts d’argent à 1 % de frais fixes contre 6 à 10 % chez les opérateurs télécom établis, la start-up a bouleversé le marché du mobile money en Afrique de l’Ouest. En septembre 2021, elle levait 200 millions de dollars dans un tour de table co-dirigé par Stripe, Sequoia Heritage et Founders Fund, atteignant une valorisation de 1,7 milliard de dollars et devenant la première licorne d’Afrique francophone. Une trajectoire qui démontre que l’innovation de rupture peut émerger de Dakar aussi bien que de San Francisco.

Mais cette transformation ne se fait pas sans obstacles. Les entrepreneurs africains doivent composer avec des environnements réglementaires parfois instables, des infrastructures insuffisantes et un accès limité aux financements à long terme. Les risques politiques et monétaires peuvent freiner les ambitions les plus solides. C’est précisément cette capacité à naviguer dans des contextes complexes, et à en faire une force, qui constitue l’une des caractéristiques les plus remarquables de l’entrepreneuriat africain. Ce pragmatisme s’accompagne d’une évolution du regard porté sur le continent par les acteurs économiques internationaux. De plus en plus d’investisseurs reconnaissent son potentiel de croissance structurelle à long terme. Les entreprises africaines ne sont plus uniquement perçues comme des acteurs locaux, mais comme des partenaires capables d’innover à l’échelle mondiale. Certaines start-up visent désormais des marchés internationaux dès leur création, intégrant d’emblée des standards technologiques et organisationnels globaux.

Pour les dirigeants et investisseurs suisses et romands, cette dynamique mérite une attention stratégique renouvelée. Selon le Swiss-African Business Circle, les entreprises domiciliées en Suisse emploient 145 000 personnes dans près de 500 structures sur le continent africain, et la Suisse figure parmi les quinze plus grands investisseurs en Afrique. Cette empreinte, concentrée dans l’agroalimentaire, la logistique, la santé et l’exploitation minière, est pourtant sous-estimée dans les statistiques officielles, une partie des flux transitant par des plateformes logistiques européennes. La mutation actuelle de l’économie africaine, portée par la fintech, l’agri-tech et les énergies renouvelables, ouvre de nouveaux espaces de partenariat que les acteurs helvétiques commencent à explorer avec le soutien de structures comme le Swiss Investment Fund for Emerging Markets. Au-delà des indicateurs économiques, l’entrepreneuriat transforme les imaginaires. Il offre des modèles de réussite alternatifs, valorise la créativité locale et renforce l’autonomie des individus comme des communautés. Il favorise l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants, souvent formés à l’international mais profondément attachés au développement de leur pays d’origine. Dans les ateliers, les incubateurs, les exploitations agricoles et les plateformes numériques, une Afrique entreprenante construit, adapte et innove. C’est peut-être là que se joue l’une des mutations les plus profondes de notre époque : une transformation portée de l’intérieur, par celles et ceux qui refusent d’attendre et choisissent d’agir.

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