Par Hachemi Ayad, DEA Droit International Economique (Sorbonne Paris I) © Lausanne, 24/01/2026
Les institutions chargées de la stabilité politique et économique raisonnent rarement en termes de personnalités. Elles raisonnent normalement en termes de risques, de scénarios et de résilience systémique. Sous cet angle, le phénomène Donald Trump doit être analysé non comme une singularité politique américaine, mais comme un facteur durable d’instabilité globale susceptible d’affecter directement les intérêts fondamentaux de la Suisse.
La philosophie politique et l’économie politique convergent sur un constat ancien : lorsque le pouvoir se personnalise excessivement et se détache des faits, les effets ne restent jamais confinés au champ politique. Platon notait déjà que « le premier châtiment de l’erreur est de se croire dans le vrai ». Dans un monde interdépendant, cette erreur se traduit par des chocs juridiques, commerciaux, financiers et diplomatiques.
Depuis près d’une décennie, Donald Trump a contribué à une dégradation structurelle de la prévisibilité internationale. Remise en cause des alliances, instrumentalisation des droits de douane, affaiblissement des mécanismes multilatéraux de règlement des différends, attaques répétées contre l’expertise économique et monétaire : ces éléments constituent des signaux d’alerte majeurs pour toute économie ouverte.
Les débats sur l’état cognitif de Donald Trump — simplification du langage, digressions, fixations obsessionnelles — ne sauraient être tranchés médicalement à distance. En revanche, leurs effets politiques sont mesurables. Comme le rappelait Aristote, gouverner implique de prévoir. Or la volatilité décisionnelle accroît mécaniquement l’incertitude, renchérit le coût du capital et fragilise les anticipations économiques.
Il serait toutefois erroné de réduire ces dynamiques à un simple déclin personnel. Donald Trump demeure un acteur populiste stratégiquement cohérent. Sa remise en cause des règles communes, sa disqualification des institutions et sa rhétorique de confrontation s’inscrivent dans une logique analysée par Jan-Werner Müller : le populisme prétend incarner seul le peuple légitime, au détriment de toute médiation institutionnelle — y compris économique.
Cette logique a déjà produit des effets concrets : paralysie partielle de l’Organisation Mondiale du Commerce, instabilité des marchés liée à des annonces unilatérales, pressions politiques sur la politique monétaire américaine et remise en question de la fiabilité du dollar comme pilier de l’ordre financier international. Pour les institutions suisses, ces évolutions constituent des facteurs de risque exogènes non négligeables.
Le 6 janvier 2021 a marqué une rupture qualitative. En contestant la validité des institutions démocratiques américaines, Donald Trump a fragilisé le socle juridique sur lequel repose la confiance internationale. Or, comme le soulignait Cicéron, « la liberté disparaît lorsque le pouvoir devient l’arbitre du vrai ». Les marchés et les États réagissent de la même manière : lorsque le droit devient contingent, la confiance se retire.
Pour la Suisse, État neutre mais non isolé, les implications sont directes. La stabilité du commerce international, la solidité des règles financières, l’indépendance des banques centrales et la prévisibilité des alliances constituent des intérêts vitaux. Une fragmentation accrue de l’ordre économique mondial pèserait sur la place financière, l’industrie exportatrice, la sécurité de l’approvisionnement et la capacité de médiation diplomatique helvétique.
Les travaux de Steven Levitsky et Daniel Ziblatt ont montré que les démocraties se dégradent par érosion progressive des normes. L’économie mondiale suit une logique similaire : lorsque les règles cessent d’être perçues comme contraignantes, les rapports de force remplacent les cadres communs. Pour les institutions suisses, cette évolution impose un renforcement de l’analyse prospective et de la préparation stratégique.
Donald Trump n’est peut-être ni fou ni sénile au sens clinique. Mais il incarne une configuration de pouvoir où la confusion entre stratégie populiste, ressentiment personnel et fragilité du jugement devient un paramètre structurel du risque international. Pour la Suisse, ignorer cette dimension ne relèverait pas de la neutralité, mais d’un défaut d’anticipation.
Notes :
1. Platon, ‘La République’, livre VII.
2. Aristote, ‘Politique’, livre I.
3. Cicéron, ‘De re publica’, I, 39.
4. Jan-Werner Müller, ‘Qu’est-ce que le populisme ?’, Premier Parallèle, 2016.
5. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, ‘How Democracies Die’, Crown Publishing, 2018.
6. Dominique Carreau, ‘Droit international économique’, LGDJ, plusieurs éditions ; voir notamment les analyses relatives à la sécurité juridique, à la stabilité normative et aux effets des ruptures unilatérales sur le système commercial international.
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