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Gregory Feret, Président de Silicom
Entrepreneur aguerri et spécialiste des fusions-acquisitions, Gregory Feret a pris les rênes de Silicom en janvier 2024 avec une ambition claire : faire de cette entreprise l’acteur de référence des services informatiques pour les PME en Suisse romande. Fondée en 2017 par des entrepreneurs, Silicom affiche aujourd’hui un chiffre d’affaires de 20 millions de francs et compte plus de 80 collaborateurs.rices réparti.e.s dans plusieurs cantons. Dans cette interview exclusive pour Le Monde Économique, Gregory Feret analyse les grands enjeux de la transformation digitale, décrypte les tendances du marché IT suisse et partage sa vision pour les années à venir.
Monde Économique : Silicom a été fondée en 2017 avec une approche atypique dans le secteur IT. Quelle était l’ambition initiale ?
Gregory Feret : Silicom est née d’un constat simple : le discours des sociétés informatiques était devenu trop technique, trop centré sur l’IT pour l’IT. Avec les fondateurs de Silicom, nous constations que les PME – celles qui ne sont pas des entreprises technologiques – avaient besoin d’un partenaire capable de comprendre leurs enjeux business avant de parler serveurs, réseaux ou logiciels. Nous avons donc créé Silicom comme une entreprise d’entrepreneurs, au service d’autres entrepreneurs. Notre mission est d’accompagner les PME romandes dans un domaine devenu critique, mais qui n’est pas leur cœur de métier.
Monde Économique : Vous vous définissez comme la « Raiffeisen de l’informatique ». Cette analogie révèle une stratégie de positionnement précise. Pouvez-vous expliciter ce modèle et les avantages concurrentiels qu’il procure ?
Gregory Feret : L’analogie avec Raiffeisen est très pertinente. Tout comme cette banque, nous croyons fermement à la dimension locale qui se déploie via un modèle de proximité avec des bureaux à Genève, Lausanne, Fribourg et Sion, tout en bénéficiant d’une taille suffisante pour offrir des services de qualité professionnelle, une expertise, de la continuité dans les demandes, et un haut niveau de sécurité. C’est un équilibre délicat, mais stratégiquement crucial car, d’un côté, nos clients PME ne veulent pas être un petit dossier perdu chez un géant comme Swisscom ou Microsoft : ils cherchent de la proximité, un interlocuteur qui répond rapidement, qui comprend leurs spécificités régionales. Et de l’autre côté, la complexité croissante du métier IT impose une masse critique. Les certifications de nos partenaires, par exemple Microsoft, deviennent plus exigeantes, les compétences se spécialisent, la cybersécurité requiert des équipes dédiées. Une société informatique de 5 à 10 personnes ne peut plus offrir la profondeur de service nécessaire.
C’est là que notre modèle trouve sa force : nous avons la taille pour attirer et retenir des spécialistes de haut niveau tout en conservant cette proximité qui fait notre différence. Nos bureaux à Genève, Lausanne, Fribourg et Sion ne sont pas des filiales commerciales, ce sont de véritables centres de compétences locaux.
Monde Économique : Selon une récente étude, le marché IT suisse devrait croître de plus de 5 % en 2026, avec les services représentant près de 75 % des dépenses. Comment caractérisez-vous les besoins actuels des PME romandes face à cette évolution ?
Gregory Feret : Les PME romandes se trouvent à un carrefour critique. Leurs besoins se structurent en trois strates distinctes. Premièrement, l’informatique de commodité : un environnement stable, sécurisé, qui fonctionne simplement. C’est devenu le minimum syndical, comme l’électricité. Quand vous arrivez le matin, tout doit marcher. Le PC est bloqué ou Outlook qui ne répond plus, et c’est toute la productivité qui s’effondre. C’est ce que j’appelle «l’informatique de base», essentielle mais invisible quand elle fonctionne bien.
Deuxièmement, l’outillage moderne et performant. Les collaborateurs utilisent Zoom, Teams, les solutions cloud de Google ou Microsoft dans leur vie personnelle. Ils attendent le même niveau de qualité au travail. Le problème, c’est que ces outils sont majoritairement américains. Les alternatives européennes peinent à rivaliser en termes de fonctionnalités et d’expérience utilisateur. Cette dépendance technologique pose des questions stratégiques, notamment avec les évolutions réglementaires européennes.
Troisièmement, et c’est le plus critique, l’informatique stratégique. Comment digitaliser le parcours client de bout en bout ? Du devis à la facturation, de la commande à la livraison, comment créer des processus fluides et automatisés ? La plupart des PME ont accumulé des solutions disparates au fil des années – un logiciel de comptabilité par ici, un CRM par là, des fichiers Excel partout. Ce puzzle technologique devient un frein majeur à la croissance. L’enjeu n’est plus seulement d’avoir des outils, mais d’avoir un écosystème digital cohérent.
Et enfin, transversale à ces trois niveaux, la question de la sécurité. Transversale car il s’agit de la préoccupation majeure des dirigeant.e.s pour assurer la continuité de leur activité. Comment faire lorsqu’il y a une panne liée à une cyberattaque et que c’est potentiellement toute votre infrastructure IT qui est bloquée ? La dépendance technologique des activités, et de manière liée, de la productivité des PME met la sécurité au cœur de l’équation.
Monde Économique : Vous évoquez le paradoxe de l’intelligence artificielle : les entreprises veulent « rouler en Ferrari » sans maîtriser « la Twingo ». Cette métaphore révèle un décalage entre ambition technologique et maturité digitale. Comment analysez-vous ce phénomène ?
Gregory Feret : C’est probablement le plus grand défi du moment. LinkedIn regorge de contenus sur l’IA générative, ChatGPT, l’automatisation intelligente. Les conférences parlent de transformation radicale. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre. Nous avons des clients dont les employés peinent encore à ouvrir une application correctement ou à résoudre un problème d’imprimante basique. Et on leur demande d’utiliser des outils d’IA génératifs complexes ? Cela me semble compliqué.
Avant de parler d’IA, il faut se poser les bonnes questions : mes processus de base sont-ils digitalisés ? Mon ERP est-il robuste et bien intégré ? Mes données sont-elles propres et exploitables ? Mes équipes sont-elles formées aux outils actuels ? Chez Silicom, nous avons nous-mêmes refait tout notre stack technologique (ERP, CRM, gestion de projets) avant même de penser à l’IA. Tout le monde nous demandait pourquoi nous n’intégrions pas directement de l’intelligence artificielle. La réponse est simple : sans fondations solides, l’IA n’apporte rien. Elle amplifie les dysfonctionnements existants. Je pense qu’il y a un vrai travail pédagogique à faire. Les PME doivent comprendre qu’il existe une hiérarchie dans la digitalisation. D’abord consolider les bases, ensuite optimiser les processus, et enfin introduire l’intelligence artificielle sur des cas d’usage précis et mesurables. C’est moins sexy que les grands discours sur la disruption, mais c’est la seule approche qui fonctionne réellement.
Monde Économique : La dépendance aux fournisseurs américains (Microsoft, Google, Amazon) que vous évoquiez plus haut, constitue-t-elle selon vous un risque stratégique majeur ? Comment envisagez-vous l’équation entre performance technologique et souveraineté numérique ?
Gregory Feret : Nous sommes dans une situation de quasi-monopole. Microsoft domine l’infrastructure d’entreprise, Google et Amazon le cloud, les outils de productivité viennent tous des États-Unis. Et ces acteurs ont un pouvoir sur les prix en vigueur qui est considérable. Quand Microsoft annonce 5 % de hausse tarifaire, vous dites « oui monsieur » et vous répercutez sur vos clients. Vous n’avez aucune marge de négociation. C’est structurellement malsain.
Le risque réglementaire est réel. L’Union européenne pourrait, à tout moment, durcir les règles sur la protection des données ou imposer des contraintes qui rendent plus complexe l’utilisation de solutions américaines. On l’a vu avec le Cloud Act, avec les discussions sur le Digital Markets Act. Les entreprises suisses, surtout celles qui travaillent avec l’UE, pourraient se retrouver coincées. Le problème, c’est que les alternatives européennes ou suisses ne sont pas encore au niveau. Il y a des initiatives intéressantes mais elles accusent un retard considérable. Les utilisateurs finaux ne veulent pas de solutions dégradées au nom de la souveraineté. Ils veulent la meilleure expérience possible. Nous croyons que ce segment va croître significativement dans les prochaines années, portés par les préoccupations de sécurité et de conformité.
Monde Économique : Avec un objectif annoncé de 40 millions de francs de chiffre d’affaires en 2030 – contre 20 millions aujourd’hui – la stratégie de croissance de Silicom repose principalement sur les acquisitions. Comment garantissez-vous l’intégration culturelle et opérationnelle de ces rachats successifs ?
Gregory Feret : La croissance par acquisition est un art délicat. J’ai l’expérience de plus de 25 fusions-acquisitions dans différents secteurs, j’ai vu ce qui fonctionne et ce qui échoue. Le premier critère de succès, c’est l’alignement culturel. Nous ne rachetons pas n’importe qui. Nous cherchons des entrepreneurs qui partagent nos valeurs, le service client, la proximité, l’excellence technique. Si l’ADN ne correspond pas, peu importe la qualité technique, l’intégration sera un cauchemar. Ensuite, il faut respecter les équipes. Quand nous rachetons une structure, nous ne débarquons pas avec arrogance pour tout changer. Ces personnes ont construit quelque chose, elles ont des clients fidèles, des méthodes qui fonctionnent. Notre rôle est de leur apporter les ressources qu’elles n’avaient pas tout en préservant ce qui fait leur force locale. Enfin, l’intégration opérationnelle doit être progressive mais structurée. Nous avons des processus éprouvés : harmonisation des outils de gestion dans les premiers mois, formation croisée des équipes, mise en commun des certifications et compétences. L’objectif est que chaque entité gagne en puissance grâce au groupe, tout en conservant son autonomie et sa réactivité locale. C’est un équilibre complexe, mais c’est ce qui fait la différence entre une acquisition réussie et un échec coûteux.
Monde Économique : Pour conclure, quelles sont vos perspectives à cinq ans, pour le marché et pour Silicom ?
Gregory Feret : Le marché IT continuera de croître, porté par une digitalisation irréversible de l’économie. Les marges seront sous pression, mais les volumes augmenteront. Pour Silicom, notre ambition est claire : devenir un acteur de référence pour les PME romandes sur nos deux métiers clés : fournisseur de services IT et intégrateur de l’ERP Business Central de Microsoft. Nous voulons continuer à renforcer notre présence régionale, à consolider intelligemment le marché, et à proposer une vision claire, lisible et durable de l’IT au service de la performance des entreprises. Parce qu’au final, la technologie n’est jamais une fin en soi. Elle est un outil au service de la stratégie, du pilotage et de la création de valeur.
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