Par *Ivan Reusse, Directeur Leadership Development chez Grant Alexander
Il y a un an encore, la question était simple : « Faut-il utiliser l’intelligence artificielle ? » Aujourd’hui, cette question ne se pose plus. Les collaborateurs l’utilisent déjà. Ils rédigent leurs courriels avec ChatGPT, Claude, etc… synthétisent des documents, préparent des présentations ou automatisent certaines tâches administratives.
Pourtant, un constat revient régulièrement dans les entreprises : malgré cette adoption croissante, les gains de performance restent souvent difficiles à mesurer.
Pourquoi ?
Parce que l’IA améliore aujourd’hui essentiellement la productivité individuelle, alors que la véritable création de valeur est, elle, collective.
Prenons un exemple très concret.
Dans une PME de services, chacun des chefs de projet utilise l’IA pour préparer ses comptes rendus ou gagner du temps sur certaines analyses. Chacun économise peut-être une heure par jour. Sur le papier, c’est une excellente nouvelle.
Mais si les processus de validation restent inchangés, si les réunions sont toujours aussi nombreuses, si les décisions continuent à circuler entre plusieurs niveaux hiérarchiques avant d’être prises, l’entreprise, elle, ne gagne pratiquement rien.
Les collaborateurs vont plus vite.
L’organisation, non.
C’est précisément là que se situe aujourd’hui le véritable enjeu.
L’intelligence artificielle ne remplace pas une organisation efficace. Elle révèle au contraire ses limites. Elle agit comme un révélateur : elle met en lumière les lourdeurs, les doublons et les habitudes qui freinent déjà la performance.
C’est précisément à ce moment que le rôle du dirigeant change de nature. Pendant des années, la performance consistait à optimiser l’existant. Aujourd’hui, elle consiste à avoir le courage de remettre en question ce qui semblait fonctionner. L’intelligence artificielle ne demande pas seulement d’apprendre de nouveaux outils ; elle oblige les dirigeants à revoir leurs habitudes, leurs modes de décision et parfois même les fondements de leur organisation. C’est un exercice de leadership bien plus que de technologie.
Les dirigeants qui tireront le meilleur parti de cette révolution ne seront pas ceux qui déploieront le plus d’outils, mais ceux qui accepteront de repenser leur manière de travailler.
L’IA oblige finalement les dirigeants à se poser une question beaucoup plus fondamentale que celle du choix d’un logiciel : si nous repartions d’une feuille blanche aujourd’hui, organiserions-nous notre entreprise de la même manière ?
Un deuxième exemple illustre parfaitement cette évolution.
Une PME industrielle décide d’utiliser l’IA pour répondre plus rapidement aux demandes de ses clients. Les devis sont désormais produits en quelques minutes au lieu de plusieurs heures.
Excellente initiative.
Mais très rapidement apparaît un nouvel effet : le volume des demandes augmente fortement. Les commerciaux génèrent davantage d’opportunités… que le bureau technique n’est plus capable de traiter. Le véritable goulot d’étranglement s’est simplement déplacé.
L’IA n’a pas créé un problème.
Elle a mis en évidence celui qui existait déjà.
C’est pourquoi les entreprises les plus performantes ne considèrent plus l’intelligence artificielle comme un projet informatique. Elles en font un projet de transformation managériale.
Elles redéfinissent les responsabilités, simplifient les processus, raccourcissent les circuits de décision, développent les compétences de leurs équipes et favorisent une collaboration plus fluide. Autrement dit, elles utilisent l’IA comme un levier pour repenser leur organisation, et non comme un simple outil destiné à produire plus vite ce qu’elles faisaient déjà.
Cette distinction est essentielle.
Dans quelques années, toutes les entreprises auront accès aux mêmes outils d’intelligence artificielle. Elles pourront toutes produire plus vite, analyser plus vite et automatiser davantage. La technologie cessera donc d’être un facteur de différenciation.
La véritable différence se fera ailleurs : dans la capacité des dirigeants à transformer leur organisation, à simplifier les décisions et à mobiliser l’intelligence collective.
Car l’IA remplacera certaines tâches. Elle ne remplacera jamais le courage d’un dirigeant qui ose réinventer son entreprise.
*À propos de l’auteur: Sociologue et économiste de formation, Ivan Reusse bénéficie d’un parcours de 18 ans au sein de multinationales, où il a dirigé des opérations industrielles dans les secteurs de la parfumerie puis de la pharmaceutique, avec une expertise marquée de la région EMEA. Il s’est ensuite orienté vers le conseil en stratégie, et occupe aujourd’hui le poste de Directeur Suisse du département Leadership Development chez Grant Alexander, un groupe de Conseil et de services RH, qui accompagne les entreprises dans le Recrutement par approche directe, et le Développement du leadership. Animé par une passion profonde pour la complexité du facteur humain et les dynamiques stratégiques des organisations, il accompagne les dirigeants dans le développement de leur leadership et la transformation de leurs structures.
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