Longtemps portée par sa réputation d’excellence, l’université suisse doit désormais gérer les conséquences de son propre succès : trop d’étudiants, trop de concurrence, pas assez de moyens. Croissance, compétition internationale, révolution de l’IA et financement : quatre fronts s’ouvrent à la fois, et aucun ne se refermera de lui-même.
La Suisse dispose d’un système universitaire qui figure parmi les plus performants au monde. Ses universités cantonales, ses hautes écoles spécialisées et, au premier rang de la recherche scientifique, l’EPFL et l’ETH Zurich (EPFZ) bénéficient d’une réputation solidement établie sur la scène internationale. Cette réussite ne garantit pourtant rien pour l’avenir : les prochaines années vont confronter les hautes écoles suisses à une question essentielle, celle de savoir comment préserver l’excellence tout en répondant à une demande croissante de formation, à l’accélération technologique et à une concurrence mondiale toujours plus vive.
Le premier défi est celui de la croissance. Les hautes écoles suisses soulignent elles-mêmes la nécessité de maintenir la qualité de l’enseignement et de la recherche tout en tenant compte des évolutions démographiques, de la mondialisation et des mutations économiques et technologiques. Dans ses objectifs stratégiques pour 2025-2028, swissuniversities insiste notamment sur l’excellence internationale, l’innovation, l’égalité des chances et la contribution des hautes écoles à la société et à l’économie du pays. L’EPFL illustre cette tension de façon particulièrement parlante : depuis la rentrée 2025, l’école limite à 3 000 le nombre de nouveaux étudiants admis en première année de bachelor, une mesure valable pour une durée d’au moins quatre ans. Les titulaires d’une maturité gymnasiale suisse continuent d’être admis sans restriction, tandis que les candidats étrangers sont désormais sélectionnés en fonction des places disponibles, traduction d’une réalité simple : une institution peut devenir victime de son propre succès lorsque ses capacités d’accueil ne progressent plus au même rythme que la demande. Le constat dépasse d’ailleurs largement le cas de l’EPFL. Pour une université de recherche, croître ne signifie pas seulement ouvrir davantage d’amphithéâtres : cela suppose des laboratoires, des infrastructures numériques, des chercheurs, des logements, des financements et une capacité suffisante d’encadrement des étudiants. L’excellence académique est donc, avant tout, une question de capacité.
Le deuxième défi tient à la concurrence internationale : la Suisse ne peut considérer son modèle comme acquis, chercheurs, étudiants et investissements circulant dans un environnement mondial où les États-Unis, l’Europe et désormais les puissances asiatiques consacrent des ressources considérables à la recherche et aux technologies stratégiques. Dans ce contexte, la réassociation de la Suisse à Horizon Europe constitue une avancée notable : depuis la signature de l’accord entre Berne et Bruxelles en novembre 2025, les chercheurs et innovateurs suisses participent à nouveau, avec effet rétroactif au 1er janvier 2025, aux appels d’Horizon Europe, d’Euratom et de Digital Europe, une ouverture qui renforce les possibilités de coopération scientifique et de financement, mais qui expose aussi davantage les institutions helvétiques à la concurrence qu’elle est censée contrebalancer. À cette compétition s’ajoute un troisième front, technologique : l’intelligence artificielle transforme déjà la recherche, l’enseignement et certaines méthodes de travail universitaire, et l’EPFL comme l’ETH Zurich ont choisi de ne pas rester spectatrices, développant avec le Centre suisse de calcul scientifique (CSCS) Apertus, un modèle de langage multilingue et entièrement ouvert présenté en septembre 2025 comme le premier grand modèle de ce type conçu en Suisse. L’enjeu ne se limite toutefois pas à produire davantage de technologie : il s’agit de déterminer ce que doit devenir l’université dans un monde où certaines connaissances sont immédiatement accessibles et où l’intelligence artificielle peut produire du texte, du code ou des analyses. Les hautes écoles devront sans doute accorder une place croissante au raisonnement, à la vérification des sources, à l’expérimentation, à la créativité scientifique et à l’interdisciplinarité, une réflexion que l’ETH Zurich a précisément inscrite dans la durée, avec des priorités institutionnelles couvrant la période 2025-2036 qui visent à définir ce que doit être une université de premier plan à l’horizon de dix ou vingt ans.
Reste, enfin, la question du financement. Pour la période 2025-2028, la Confédération a fixé les crédits destinés à la formation, à la recherche et à l’innovation, notamment pour le domaine des EPF et les hautes écoles cantonales ; le Fonds national suisse pourra, à lui seul, recevoir jusqu’à 4,9 milliards de francs sur cette période. Ce plafond reste néanmoins soumis à des arbitrages budgétaires, plusieurs mesures d’économies évoquées à l’automne 2025 pourraient réduire ces montants dès 2026, rappel que les ambitions académiques suisses demeurent tributaires des choix politiques du moment. Le futur des universités suisses ne se résume donc pas à une course aux classements internationaux : leur véritable défi consistera à maintenir un équilibre entre ouverture et capacité d’accueil, excellence et accessibilité, autonomie et responsabilité publique, recherche fondamentale et innovation, concurrence internationale et coopération.
Jusqu’où peut-on pousser l’excellence avant que les équilibres qui la rendent possible ne commencent à se fragiliser ? La Suisse possède encore des atouts considérables, mais son modèle universitaire devra désormais démontrer qu’il est capable non seulement d’être excellent, mais aussi de le rester durablement.
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