Par Thierry DIME
La France n’a ni la dette la plus lourde de la zone euro, ni le risque de défaut le plus imminent, mais c’est désormais elle que les marchés font payer le plus cher. Pour les dirigeants suisses, le danger n’est pas la chute d’un voisin. C’est la remontée durable du prix de l’argent en Europe.
Vendredi 18 septembre, la France a franchi un seuil que les marchés n’avaient plus vu depuis 2012 : pour emprunter sur dix ans, elle paie désormais un point de pourcentage de plus que l’Allemagne. Les investisseurs qui lui prêtent de l’argent exigent une prime, comme une banque qui facture plus cher un client jugé plus risqué. Quelques jours plus tôt, le Handelsblatt notait que Paris empruntait même plus cher que Rome, une première depuis la naissance de l’euro.
Le paradoxe est que la France n’est pas le pays le plus endetté de la zone. Sa dette représente 117,6 % de la richesse produite en un an (le PIB), contre 138,9 % pour l’Italie et 143,5 % pour la Grèce, et seule l’Espagne fait mieux. En valeur absolue, elle porte en revanche la plus grosse dette de l’Union. Ce que les prêteurs sanctionnent n’est donc pas le niveau de la dette, mais la direction prise et la difficulté à la corriger. La France dépense chaque année bien plus qu’elle ne gagne : son déficit a atteint 5,1 % du PIB en 2025, alors que la moyenne de la zone euro était de 2,9 %. Deux grandes agences de notation ont abaissé sa note à l’automne 2025. Le Parlement est divisé, ce qui rend chaque économie difficile à voter, et la présidentielle de 2027 approche. La Grèce, elle, a dégagé un excédent budgétaire l’an dernier. Les prêteurs ne jugent pas la dette d’hier. Ils parient sur la capacité de Paris à la maîtriser demain.
Dans ce contexte, la France peut-elle déstabiliser l’union monétaire ? Sans doute pas par un accident brutal, mais par usure. Le scénario de la contagion soudaine suppose un pays qui ne parvient plus à se financer, or la France se finance toujours, à un prix plus élevé, et l’Eurogroupe, réuni vendredi à Dublin, s’est dit préoccupé par le choc énergétique et la hausse des taux, sans constater de fragmentation de la zone. Le filet de sécurité de la BCE est conçu pour des paniques de marché, pas pour absorber une dérive budgétaire. Le vrai mécanisme est plus lent. La charge d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques a atteint 64,7 milliards d’euros en 2025, soit 2,2 % du PIB, et le Premier ministre Sébastien Lecornu avoue devoir trouver dix milliards de plus l’an prochain pour la financer. Il a annoncé jeudi 54 milliards d’économies sans hausse d’impôts : si le Parlement « endosse » ce plan, assure-t-il, la cible d’un déficit à 5 % du PIB serait atteinte pour 2027, tout en reconnaissant que ce ne sera pas le cas en 2026. Ce budget doit être présenté en Conseil des ministres le 1ᵉʳ octobre, sous la menace d’une censure. Chaque échec ajoute une prime, chaque prime alourdit la dette. Et la BCE n’offre plus le vent porteur des années de taux nuls : elle a relevé son taux de dépôt à 2,5 % le 10 septembre, un niveau inédit depuis mars 2025, dans un contexte d’inflation à 3,2 % en août, un pic égalant celui de mai. La France ne fera pas tomber l’euro. Elle peut en revanche renchérir durablement le crédit pour toute la zone, puisque ses obligations servent de référence à la deuxième économie du continent.
Qu’est-ce que cela change pour une entreprise suisse ? D’abord, le coût du capital de ses contreparties françaises : filiales, clients et fournisseurs se financent au-dessus du taux de l’État, et quand celui-ci paie plus cher, la facture descend la chaîne, délais de paiement qui s’allongent, marges qui s’érodent, risque d’impayés qui monte. Ensuite, la demande : un effort de 54 milliards, soit environ 2 % du PIB, pèsera sur la consommation et la commande publique, alors que le gouvernement a déjà révisé sa prévision de croissance à la baisse. Enfin, le franc : la BNS maintient pour l’heure son taux à 0 %, même si une hausse en décembre gagne en probabilité, et se dit prête à intervenir contre une forte appréciation, face à une BCE à 2,5 %. Tout épisode de défiance envers Paris alimente donc la demande de valeurs refuges et pénalise les exportateurs.
Trois repères suffisent pour piloter : le sort du budget à l’Assemblée d’ici la fin de l’année, l’écart entre l’OAT et le Bund, et le calendrier présidentiel de 2027. Concrètement, il s’agit de sécuriser dès 2026 les lignes de crédit en euros, de revoir les conditions de paiement et l’assurance-crédit sur les clients français, d’échelonner la couverture EUR/CHF plutôt que de parier sur une date, et de cartographier l’exposition à la dette française dans la trésorerie comme dans la caisse de pension.
La prime de risque française n’est pas un accident, c’est un prix. Celui qui l’intègre dans ses budgets 2027 aura un temps d’avance sur celui qui attendra qu’elle devienne une crise.
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