Interview de Coumba Diallo: « Un investisseur veut avant tout savoir si un projet est rentable, quels risques il porte et par quel mécanisme il pourra récupérer sa mise »

11 octobre 2026

Interview de Coumba Diallo: « Un investisseur veut avant tout savoir si un projet est rentable, quels risques il porte et par quel mécanisme il pourra récupérer sa mise »

Coumba Diallo, Managing Partner de Peacock Capital Advisors Group

Ce qui retient les investisseurs occidentaux tient moins au risque réel qu’à son illisibilité. Les règles existent, mais elles sont rarement présentées de manière à rassurer. Des intermédiaires promettent un accompagnement qu’ils ne peuvent assurer. Les pertes se racontent d’un investisseur à l’autre. Ainsi se construit une réputation de danger que les fondamentaux économiques ne justifient pas. Face à cette méfiance, Mme. Coumba Diallo, Managing Partner de Peacock Capital Advisors Group, oppose non pas un discours mais une approche.

Monde Economique: Le continent africain concentre aujourd’hui une part croissante des flux d’investissement mondiaux. Comment expliquez-vous cet engouement, qui reste pourtant très en deçà du potentiel réel du continent ?

Coumba Diallo: Cet intérêt s’inscrit dans une logique globale de recherche de croissance et de rendement, à un moment où les grands marchés matures peinent à offrir les mêmes perspectives d’expansion. L’Afrique dispose d’un potentiel considérable, porté par une démographie jeune, une urbanisation rapide et des besoins d’infrastructures, d’énergie et de logement à la fois massifs et encore largement insatisfaits. Ce sont précisément ces déséquilibres, entre une demande immense et une offre encore embryonnaire, qui créent l’opportunité de rendement recherchée par les investisseurs internationaux.

Mais cet appétit se heurte à un obstacle structurel bien identifié : la difficulté à présenter des projets dont le niveau de lisibilité et de maîtrise du risque soit compatible avec les standards internationaux auxquels ces investisseurs sont habitués sur leurs marchés d’origine. Le capital ne manque pas, les projets non plus. Ce qui fait défaut, c’est l’ingénierie qui permet de transformer une intention en engagement financier concret. Un projet peut être excellent sur le papier et rester pourtant infinançable tant que ses flux, ses garanties et ses mécanismes de sortie ne sont pas clairement documentés. C’est cet écart entre le potentiel économique réel et la maturité de la structuration qui explique, plus que tout autre facteur, pourquoi les volumes d’investissement restent en deçà de ce que le continent pourrait raisonnablement attirer. Combler cet écart n’est donc pas affaire de conviction supplémentaire à obtenir des investisseurs, mais de méthode et de rigueur à instaurer en amont, dès la conception des projets.

Monde Economique: Vous parlez de lisibilité des risques comme condition première. Concrètement, que recouvre cette notion pour un investisseur basé en Europe ou aux États-Unis ?

Coumba Diallo: Il ne s’agit pas de gouvernance ou de corruption au sens où on l’entend parfois. Un investisseur veut avant tout savoir si un projet est rentable, quels risques il porte et par quel mécanisme il pourra récupérer sa mise. Prenons un exemple concret : nous avons structuré un programme de logements de deux mille unités, pour un coût global de vingt-cinq milliards de francs CFA. Le potentiel était réel, mais le projet restait infinançable tant que les flux n’étaient pas clairement définis. Une fois la structuration achevée, les financements ont pu être mobilisés jusqu’au closing, puis jusqu’à la livraison effective des logements. C’est cette capacité à rendre un projet lisible, avec des flux et des garanties clairement identifiés, qui fait basculer la décision d’un investisseur.

Monde Economique: Quel rôle joue votre cabinet dans cette chaîne, entre les porteurs de projets africains et les capitaux internationaux ?

Coumba Diallo: Notre mission est de connecter les projets africains au capital mondial, mais cette mise en relation n’est jamais le point de départ de notre travail. Nous intervenons en amont, dès la phase de structuration, bien avant de solliciter le moindre investisseur. C’est cette étape qui conditionne tout le reste : elle consiste à clarifier les flux financiers du projet, à identifier ses risques et à bâtir les mécanismes de garantie qui permettront à un investisseur de se projeter avec confiance.

Lorsque les partenaires déjà présents dans notre portefeuille ne correspondent pas au profil du projet, qu’il s’agisse de leur taille, de leur secteur ou de leur appétit pour le risque, nous engageons une recherche ciblée auprès d’un réseau plus large, plutôt que de forcer une correspondance qui ne tiendrait pas dans la durée. Cette approche prend tout son sens dans le contexte actuel : nous observons un intérêt plus structuré qu’auparavant de la part des investisseurs internationaux, en particulier sur des secteurs stratégiques comme l’énergie et les infrastructures, où les cycles d’investissement sont longs et les montants engagés significatifs. Ces investisseurs sont aujourd’hui nettement plus exigeants sur la qualité de la structuration et sur la gestion du risque qu’ils ne l’étaient il y a quelques années, ce qui reflète une professionnalisation générale de la relation entre le continent et les marchés de capitaux. Notre rôle est précisément de répondre à ce niveau d’exigence, en agissant comme un tiers de confiance qui documente, sécurise et accompagne chaque étape du projet, de sa conception jusqu’au closing, plutôt que de se limiter à une simple fonction d’intermédiation.

Monde Economique: Vous évoquez la peur du marché africain chez de nombreux investisseurs européens. D’où vient-elle et comment votre cabinet y répond-il ?

Coumba Diallo Beaucoup d’Européens hésitent à s’engager en Afrique parce que les règles du jeu ne leur paraissent pas aussi claires que sur leurs marchés d’origine. Sur des marchés matures, un investisseur sait généralement à quoi s’attendre : cadre réglementaire stable, jurisprudence connue, mécanismes de recours éprouvés. En Afrique, cette lisibilité fait souvent défaut, non pas parce que les règles seraient absentes, mais parce qu’elles sont rarement présentées et documentées de façon à rassurer un investisseur qui découvre le marché. Cette incertitude, réelle ou perçue, suffit à elle seule à freiner des décisions d’investissement qui seraient pourtant économiquement justifiées.

À cette hésitation légitime s’ajoute un problème de réputation qui aggrave la méfiance : trop d’acteurs peu sérieux promettent un accompagnement qu’ils ne sont pas en mesure de délivrer, et des investisseurs perdent des capitaux faute d’avoir bénéficié d’une garantie d’accompagnement solide. Ces expériences négatives circulent, se répètent d’un investisseur à l’autre, et finissent par entretenir une image de risque disproportionnée par rapport à la réalité économique du continent. Notre rôle est précisément d’apporter la garantie qui fait défaut, de la structuration initiale jusqu’au closing, en délimitant clairement les risques à chaque étape et en documentant chaque engagement pris. C’est cette rigueur, plus que n’importe quel discours rassurant, qui permet de transformer une intention d’investissement en engagement effectif et de rétablir, projet après projet, la confiance qui manque encore trop souvent entre les capitaux internationaux et le marché africain.

Monde Economique: Vous avez notamment travaillé avec des investisseurs américains regroupés au sein de la Harlem Business Alliance. Que retenez-vous de cette expérience ?

Coumba Diallo: En 2022, nous avons accompagné plus de vingt cinq d’investisseurs américains dans plusieurs pays de la région. Cette collaboration a débouché sur la signature de trois contrats, de la structuration jusqu’au closing. Ces expériences confirment qu’un accompagnement rigoureux, mené dans la durée, transforme des intentions d’investissement en engagements concrets, à condition que chaque étape du projet soit documentée avec la même exigence que sur les marchés matures.

Monde Economique: Quel conseil donneriez-vous à un dirigeant européen qui envisage, pour la première fois, d’investir sur le continent ?

Coumba Diallo: Pour un dirigeant européen qui envisage, pour la première fois, d’investir en Afrique, mon conseil serait qu’il ne cherche pas seulement un projet, mais un partenaire capable de l’accompagner de bout en bout. C’est l’erreur la plus fréquente chez un investisseur qui découvre le marché africain : il aborde la démarche comme une simple sélection d’opportunités, alors qu’elle relève d’abord d’un choix de méthode et de relation.

Un bon projet, isolé, sans structure d’accompagnement solide autour de lui, expose l’investisseur à des difficultés qu’il ne saura pas anticiper seul, qu’il s’agisse de la fiabilité des flux annoncés, du calendrier réel de mise en œuvre ou des mécanismes de sortie disponibles en cas de besoin. C’est pourquoi nous aidons les investisseurs à identifier un projet structuré dans le secteur qui les intéresse, puis nous les accompagnons avec une délimitation précise des risques à chaque phase, de l’entrée jusqu’au closing, et au-delà lorsque le projet l’exige. Cette continuité dans l’accompagnement change fondamentalement la nature de la décision d’investissement : elle ne repose plus sur la seule confiance accordée à un porteur de projet, mais sur un dispositif documenté et vérifiable à chaque étape. C’est cet accompagnement de A à Z, plus que la seule opportunité financière ou le rendement affiché, qui rassure véritablement un dirigeant européen et qui sécurise durablement sa décision d’investissement sur un marché encore nouveau pour lui.

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