Photo A.Bory ©
Certaines carrières se construisent comme des cathédrales : pierre après pierre. D’autres, comme celle d’Anna Bory, ne suivent aucun GPS, mais avancent à l’instinct, avec une audace tranquille et toujours tournées vers la lumière. Née dans le canton de Vaud, elle assume fièrement le fait d’être « 100 % suisse, jusqu’aux arrière-grands-parents ». Elle aurait pu s’y installer, y grandir, y rester. Mais très tôt, elle comprend que le confort n’est pas son terrain de jeu. Elle dit non. Non aux rails tracés, non aux conventions, non à la facilité. Ce refus n’est pas une posture : c’est une manière d’être. Son parcours n’a rien d’une success story linéaire. C’est une odyssée faite de bifurcations audacieuses et de réinventions successives. De Lausanne à New York, de Singapour à Changchun, des gratte-ciels de Madison Avenue aux ruelles genevoises où naît Miloo, Anna Bory avance avec une boussole intérieure : celle du sens, de la liberté, et de l’élan.
Anna grandit dans une famille d’entrepreneurs. Pourtant, son entrée à HEC Lausanne n’est pas un choix de cœur, mais de raison. Rapidement, l’ennui s’installe. Elle bifurque vers l’informatique de gestion, à une époque où l’ordinateur personnel fait à peine ses premiers pas. Sur 300 étudiants, ils ne sont que 20 à choisir cette voie. Elle est la seule femme. « J’étais entourée de 19 geeks très attentionnés », glisse-t-elle avec tendresse. Ce décalage, loin de l’intimider, la forge. Elle apprend à exister dans un monde masculin, technique et exigeant.
Et si le vrai luxe, c’était de pouvoir allier travail passion, vie de famille et liberté ?
À la sortie de l’université, un pacte l’unit à son père : six mois pour trouver un emploi, n’importe lequel sauf dans une banque. Sinon, elle acceptera le destin qu’il lui a imaginé. Elle relève le défi en décrochant un poste dans l’événementiel et organise la Coupe Davis à Genève, où elle côtoie Roger Federer. Elle a 21 ans et vient de découvrir qu’elle peut écrire sa propre histoire. Ne parlant que très peu l’allemand, elle se heurte à un plafond de verre en Suisse. Alors, elle décide de partir. Direction New York.
Comme les études représentaient l’unique voie possible pour se rendre aux États-Unis, Anna Bory décroche son inscription à l’Université de New York (NYU) pour un master en marketing. Le jour, elle occupe un emploi à temps plein en tant que salariée dans une agence de publicité sur Madison Avenue ; le soir, elle étudie. « Je gagnais 1 600 dollars. Ce n’était pas le salaire suisse », se souvient-elle. Mais c’est là, dans cette ville qui ne dort jamais, qu’elle apprend à se débrouiller, à se construire seule, à faire confiance à son instinct.
Anna aurait pu avoir la carrière linéaire dont tout le monde rêve mais elle a choisi les bifurcations audacieuses
Puis vient la crise de 2008. Tandis que les étrangers sont les premiers à être licenciés, Young & Rubicam lui propose un transfert à Singapour. Elle accepte sans hésiter. À Singapour, elle découvre un terrain de jeu à sa mesure. Passionnée de vitesse, motarde et skieuse, elle accepte ce nouveau défi professionnel et rejoint le constructeur automobile Audi, l’un de ses clients. En 10 ans chez Audi, elle gravit tous les échelons du marketing. Elle apprend à naviguer dans un univers masculin, rapide, exigeant. Elle affine sa vision du luxe, de la marque, de la mobilité. Mais l’ascension ne s’arrête pas là. Audi lui propose un poste en Chine, à Changchun, ville industrielle glaciale entre la Corée du Nord et la Russie. Personne ne veut y aller. Elle dit oui.
Changchun, c’est le choc. Le froid, l’isolement, la barrière culturelle. Elle passe d’une équipe de 10 à 150 personnes, d’un marché régional à la première puissance automobile mondiale. Elle travaille jusqu’à minuit pour coordonner avec l’Allemagne. « Des grands moments de solitude, mais une expérience de dingue », confie-t-elle. C’est dans ce contexte extrême, après une décennie chez Audi, qu’une remise en question fondamentale surgit. Un diagnostic médical lui ayant laissé croire qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfants, la question n’était plus de concilier carrière et maternité, mais de redéfinir entièrement l’équation entre réussite professionnelle et épanouissement personnel. Jusqu’où sacrifier son bonheur et son équilibre ?
Daniel van den Berg, rencontré en Chine et futur mari, a développé un prototype de vélo électrique révolutionnaire. Il lui propose un pacte fou : « On le fait ensemble ou on ne le fait pas. » Anna vient de signer chez Cartier comme directrice marketing. Elle a enfin la stabilité que tout le monde lui souhaitait. Dire oui, c’est tout quitter. Dire oui, c’est choisir l’incertitude contre le confort. Dire oui, c’est défier une dernière fois toutes les voix qui lui crient de rester sage. Elle dit oui.
Elle a fait de chaque « non » un tremplin vers une vie alignée avec ses valeurs
« Tout le monde m’a dit : ‘Mais tu es folle. Tu gagnes dix fois moins et tu travailles dix fois plus.’ » Et pourtant, c’est là qu’elle trouve l’équilibre. Travailler avec son mari. Créer une marque à leur image. Être présente pour leurs trois enfants. « C’est le luxe d’être son propre patron », dit-elle. Miloo n’est pas une entreprise. C’est une vision. Celle d’une mobilité douce, désirable, locale. Celle de repenser la mobilité en Suisse, où les embouteillages sont devenus insupportables. Les vélos sont conçus à Genève, exposés comme des œuvres d’art. La marque séduit, s’impose, grandit. Anna, elle, reste fidèle à son cap : faire les choses autrement.
Aujourd’hui, quand elle regarde le chemin parcouru, elle ne voit pas une ligne droite. Elle voit une constellation. Des virages à 90 degrés. Elle aurait pu choisir la sécurité. Elle a préféré l’élan. Elle aurait pu rester dans les tours d’ivoire du marketing de luxe. Elle a choisi les prototypes bricolés dans un garage. Elle aurait pu écouter les voix qui disent « sois raisonnable ». Elle a écouté celle, plus discrète mais plus tenace, qui murmurait : « Et si tu osais ? » Son histoire n’est pas un modèle. C’est une invitation. À choisir l’inconfort fertile plutôt que la conformité stérile. À faire de chaque détour une ligne de force et à se rappeler, toujours, que le plus beau des GPS reste sa voix intérieure.
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