Bâtir la sécurité, brasse après brasse

29 juin 2026

Bâtir la sécurité, brasse après brasse

Photo © Aqua Swim Academy

Ann Hess ©

Le jour où son fils a failli se noyer, Ann Hess ne pensait ni aux modèles de risque, ni aux cadres réglementaires, ni à rien de ce qu’elle avait passé vingt ans à construire. Elle était simplement une mère au bord de l’eau, assistant impuissante à un instant qui aurait pu tout emporter. Il a survécu. Mais quelque chose est resté, une question que cet après-midi-là a déposée en elle et qu’elle n’a plus réussi à faire taire : que faut-il vraiment pour qu’un être humain reste en vie dans l’eau ?

C’était, à sa façon, une question pour laquelle toute sa carrière l’avait formée, simplement, elle ne l’avait jamais appliquée à l’eau. Hess a d’abord étudié le droit avant de rejoindre la finance, où elle a bâti une carrière de directrice chez Lombard Odier, UBP et J.P. Morgan, spécialisée dans la gestion des risques. C’est une discipline fondée sur un instinct particulier : percevoir le danger dans une situation avant que quiconque ne l’ait remarqué, puis décider quoi faire avant qu’il ne devienne une crise. Pendant vingt ans, elle a appliqué cet instinct à des portefeuilles et à des institutions. Après l’accident de son fils, c’est cette même acuité qu’elle a tournée vers quelque chose de bien plus intime.

Ce qu’elle a découvert l’a troublée. La Suisse est un pays construit autour de ses lacs et de ses rivières, et pourtant, en 2024, seuls 56 % des enfants en zones urbaines avaient suivi des cours de natation. Le chiffre, à lui seul, ne disait pas tout. Car même parmi ceux qui avaient pris des leçons, la plupart avaient appris à nager, pas à survivre. Maîtriser une technique de nage n’est pas la même chose que savoir quoi faire lorsqu’un courant change de direction, qu’une eau aspire vers le fond, ou que la panique prend le dessus. C’est dans cet écart, invisible aux statistiques, que des enfants continuaient d’être exposés. Hess a décidé que ce n’était pas un constat qu’elle pouvait se permettre d’ignorer.

De cette décision est née Aqua Swim Academy. L’école a démarré modestement, construite autour de deux piliers indissociables : la technique et la survie. Elle couvre aujourd’hui la région du Léman, avec des sites à Genève, Coppet, Lausanne, Montreux, Aubonne et Fribourg. La certification Qualicert, obtenue dès les premières années, n’était pas un argument commercial, c’était un choix de fond : elle permet aux cours d’être remboursés par les assurances complémentaires santé, rendant une formation sérieuse à la sécurité aquatique accessible aux familles qui, sans cela, n’auraient pas pu y prétendre. On reconnaît là la même logique que celle qu’elle appliquait en banque privée : une rigueur de fond, discrète, intégrée dans chaque leçon que dispensent ses instructeurs.

Elle n’en a pas terminé. Hess parle de l’eau comme certains fondateurs parlent de leur secteur : non comme un héritage à perpétuer, mais comme un système à repenser depuis ses fondations. Le centre aquatique qu’elle développe porte cette ambition dans sa forme même, un espace conçu de toutes pièces pour transformer la façon dont une région entière apprend à nager, pas une extension de ce qui existe déjà. L’idée a déjà traversé les frontières : sélectionnée pour la cohorte 2026 du programme UBS Project Female Founder, elle confirme que ce qu’Ann Hess construit a désormais une portée qui dépasse largement l’échelle d’un bassin.

Demandez-lui à quoi ressemblera le succès, et elle ne cite pas un chiffre. Elle parle d’une région qui aura changé de rapport à l’eau, où enfants et adultes ne sauront pas seulement nager, mais sauront ce qu’il faut faire pour rester en vie. Aqua Swim Academy a appris à nager à une génération. Ce qu’elle bâtit maintenant a une ambition différente : changer ce qu’une région pense de l’eau, avant même d’y entrer.

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