Des ressources insoupçonnées

13 avril 2021

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Par Alexis Bienvenu, Fund Manager, La Financière de l’Echiquier

Alexis Bienvenu, Fund Manager, LFDE

L’expérience enseigne que l’on trouve parfois, lorsqu’on est au pied du mur, des ressources insoupçonnées. Aussi n’est-il pas étonnant que les Etats-Unis, au pied du mur de la dette, redécouvrent depuis peu une source de financement qu’ils n’avaient cessé de réduire au cours des dernières années, voire des décennies : l’impôt sur les sociétés. Janet Yellen, Secrétaire au Trésor, vient ainsi d’annoncer que les Etats-Unis envisagent de construire un large consensus mondial autour d’un taux minimal d’imposition sur les sociétés. Celui-ci serait de 21% à 28% pour les bénéfices générés sur leur sol, et de 21% minimum pour les bénéfices réalisés ailleurs dans le monde. Un taux modeste par rapport à ce qui est en place dans de nombreux pays, notamment européens, mais qui constitue une révolution aux Etats-Unis où le dernier mouvement en la matière, effectué par D. Trump peu après son arrivée au pouvoir, fut justement de baisser ce taux.

Si les Etats-Unis changent soudainement de doctrine, ce n’est pas seulement parce qu’ils viennent de passer sous administration démocrate, mais par intérêt bien compris, à l’heure où l’Etat dépense sans (presque) compter. La somme des stimulus budgétaires mis en place par les Etats-Unis pour passer la crise du Covid-19 approche en effet, selon le FMI, 27% de leur PIB. Et ce n’est pas terminé : un nouveau plan est en discussion, portant notamment sur les infrastructures, qui pourrait atteindre 2 250 milliards de dollars, répartis sur 8 ans. Pour l’instant, ces dépenses sont aisément financées par la dette, elle-même achetée en grande partie par la Fed. Mais ce mécanisme n’est pas extensible à l’infini. Si l’économie américaine se reprend, en partie justement grâce à ce stimulus hors-norme, la Fed n’aura plus la légitimité d’acheter autant de dette. Dans ce cas, il y a peu de choix : si l’on exclut le recours à une inflation galopante, dont personne ne veut, il ne reste qu’à monter les impôts.

L’avantage des Etats-Unis est que la plupart des pays sont au pied du mur de la dette. Ils peuvent donc compter sur une large coopération mondiale pour monter les impôts. Naturellement, la France et l’Allemagne sont leurs premiers soutiens…

Quelle conséquence sur les marchés financiers ? 

De façon générale, les entreprises américaines pourraient s’avérer un peu moins profitables après impôts. Cela pourrait affecter leurs cours de bourse. Mais toutes ne seront pas également touchées : d’après une étude Bloomberg, les plus concernées appartiennent aux secteurs de la technologie et de la santé, à l’opposé de secteurs de l’énergie, des matériaux et de la consommation courante qui sont les moins concernés. Les grandes capitalisations, dont la proportion de revenu étranger est généralement plus élevée que les petites, sont plus concernées, d’autant que les cinq plus grandes sont justement des actions apparentées au secteur de la technologie.

Dans le même temps, si l’Etat se finance mieux par les impôts, il pourrait devoir émettre moins de dette, ce qui pourrait freiner la hausse des taux. Ce facteur-ci est davantage favorable aux actions typées « croissance », comme la technologie. Un équilibre pourrait donc en résulter en termes de type de valeur.

Les effets de ce revirement seront donc multiples, et nul ne peut aujourd’hui les pronostiquer avec assurance. Sauf l’effet principal : mieux financé, moins dépendant de l’endettement, l’Etat américain pourrait retrouver un mode de financement plus durable. Et non seulement lui, mais une grande partie du monde qui lui emboîterait le pas : la guerre à la baisse d’impôt devrait moins déstabiliser les Etats qui coopéreront. Des francs-tireurs résisteront certes, mais tout dépend de leur taille : s’il ne s’agit que de quelques « paradis », ce n’est pas un problème. S’il s’agit de la Chine, la question sera différente. Les Etats-Unis ne peuvent pas laisser la Chine devenir un paradis pour les entreprises. Heureusement pour eux, le risque n’est pas aujourd’hui flagrant. Mais à long terme ?

Rédaction achevée le 09.04.2021

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