Entre langues mortes et économie vivante : quelle école pour demain ?

22 novembre 2011

Dans notre société sujette à des mutations diverses, tout se soumet, tôt ou tard, à une redéfinition, à une réinvention, à une remise en question. Tout… sauf notre vénérable école.

Au milieu de crise et de post- crise économiques et de grands bouleversements politiques dans un monde de plus en plus globalisé, l’école s’offre le luxe d’être un îlot aux trésors qui reste immuable au sein de l’océan en pleine tempête.

C’est une école avant tout « culturelle » dont le principal souci, surtout dans à son stade post- obligatoire et dans sa variante de maturité gymnasiale, est de transmettre un héritage humaniste (langues mortes y compris) à des successeurs dignes des trésors du passé.

Tout cela est certes très beau mais gardons-nous d’oublier qu’en l’occurrence les héritiers sont loin d’être aussi des rentiers, comme il se doit d’habitude dans la vie réelle, et qu’ayant une fois quitté l’îlot immuable, ils se retrouvent dehors, dans l’océan bouillonnant de la vie, tout en se rendant compte que leur école vénérable les a laissés finalement assez vulnérables face à une réalité économique et sociale bien concrète avec laquelle ils doivent désormais composer et traiter.

Et même au cas où cette réalité ne s’avère pas trop adverse aux anciens collégiens et qu’après leurs humanités universitaires ceux-ci rejoignent sans trop de difficulté les élites intellectuelles (cela arrive, heureusement, encore assez souvent aujourd’hui), demandons- nous quelles sont en effet ces élites si elles sont restées ignorantes des mécanismes économiques ? Car les faits sont là : dans le cycle de la maturité gymnasiale où l’on étudie le latin comme « discipline fondamentale », l’économie, combinée avec le droit, ne l’est que comme « option spécifique », c’est-à-dire comme discipline facultative que l’élève peut choisir ou non, d’ailleurs tout comme … le grec antique étudié lui aussi comme « OS » !

On peut bien sûr objecter, on peut affirmer que de jeunes gens intelligents et ayant acquis, au collège comme à l’université, tous les outils méthodologiques pour continuer à étudier par eux- mêmes, désormais sans aide aucune, peuvent parfaitement bien s’instruire tout seuls et – si cela les intéresse ! – devenir avec succès de brillants autodidactes de la matière économique. Et oui – « si cela l’intéresse » : c’est là où réside tout l’enjeu ! Car plus qu’une non- connaissance de l’économie, c’est un non- intérêt méprisant pour cette matière que les actuels programmes scolaires véhiculent et dont ils imprègnent les jeunes consciences au point de les rendre à jamais dédaigneux de tout ce qui a rapport au monde de la production, du commerce et de la finance.

D’autre part, puisque nous avons mentionné ici l’enseignement des langues mortes, disons qu’il y a lieu de s’étonner de la rapidité dont on s’est arrangé pour expédier toute référence au christianisme alors qu’en même temps on se montre si opiniâtre à exalter l’héritage de l’antiquité classique. Il y a peu de temps pourtant, l’un comme l’autre étaient considérés comme les deux socles de la civilisation européenne : comment cela se fait-il que le premier est actuellement en pleine disgrâce tandis que le second jouit de toutes les faveurs de l’enseignement post- obligatoire ? Et en vertu de quoi en effet la culture antique gréco-latine est-elle jugée digne de former la conscience et les valeurs des enseignants de l’école de demain – école de plus en plus multiculturelle et dont la demande de réajustement avec le contexte du monde économique moderne se fera dans le proche avenir de plus en plus insistante ?

Entre langues mortes et économie vivante, c’est à se demander si des programmes éducatifs élaborés avec une intervention plus prononcée des responsables politiques ne seraient pas à souhaiter et si une telle intervention ne serait pas en effet le seul moyen de contrecarrer le conservatisme opiniâtre avec lequel ces programmes étaient préparés jusqu’alors.

Sous une certaine supervision active d’autres acteurs sociaux et d’autres institutions, l’école s’attachera probablement à enfin développer chez les élèves autant de compétences sociales qu’elle développe actuellement de savoirs purs, à donner autant d’outils pour comprendre le monde socio- économique actuel qu’elle donne maintenant des renseignements sur le contexte historique d’œuvres littéraires écrites il y a un ou deux siècles (ou parfois plus), à parler davantage de la bourse, des mécanismes bancaires et des fluctuations monétaires que, comme le dit Ph. Perrenoud, des «cours d’eau de Suisse centrale, le complément circonstanciel, Marignan 1515 ou l’aire du trapèze ».

Et, enfin – si les milieux qui élaborent actuellement les programmes scolaires acceptent de le faire en collaboration étroite avec d’autres acteurs de la société (politiciens mais aussi – et cela serait encore mieux ! – des décideurs économiques), l’école de demain sera non seulement le lieu où se construit l’intelligence mais celui où l’on fait l’apprentissage du simple bon sens : le lieu aussi où est dispensée la leçon la plus précieuse : celle que l’on doit être prêt à tout moment à se remettre en question et à changer – si les circonstances l’exigent.

Dessy Damianova/Rédactrice chez Le Monde Economique

 

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