Interview Amélie Andreani Jardot: « Je doute fort que le télétravail devienne un traitement thérapeutique pour les couples malheureux »

17 août 2021

Photos © Dr. Amélie Andreani Jardot 

Interview de Dr. Amélie Andreani Jardot  – Médecin psychiatrie & psychothérapie FMH, spécialisée en sexologie

Monde Economique: Crédit Suisse a récemment annoncé la possibilité pour ses employés de décider eux-mêmes de leur rythme de télétravail. Une telle annonce aura-t-elle un impact sur la vie des couples ?

Dr. Amélie Andreani Jardot: Dans ma définition du couple, deux partenaires choisissent d’investir un espace intime, où règnent 3 valeurs : l’amitié, les sentiments amoureux et la sexualité. Il convient de nourrir ces trois valeurs, si l’on souhaite maintenir son couple « en vie ». L’arrivée du télétravail a été vécue comme une intrusion dans la vie de nombreux couples, en raison de la pandémie. Cette intrusion ou extension de « l’espace individuel » de chacun va impacter plus fortement les couples qui n’avaient pas bien défini leurs espaces (couple, individu, famille). D’autres ont déjà cette conscience qu’il existe des moments à deux et d’autres où l’on est seul par besoin ou par nécessité (travail).

Monde Economique: Médecin psychiatre, spécialisée en sexologie, vous estimez que seuls 15 à 20% des couples sont heureux. Avec la généralisation progressive du télétravail c’est environ 2 heures passées dans les trajets que les salariés vont pouvoir gagner.  N’est pas une bonne nouvelle pour les couples ?

Dr. Amélie Andreani Jardot: Les couples qui partagent une bonne amitié, des sentiments amoureux et qui font l’amour, se définissent comme heureux. Ils sauront certainement très bien tirer profit de cette économie de 2h sur les trajets. En revanche, je conseille aux couples battant de l’aile d’utiliser ces deux heures de manière plus égoïste et individuelle, afin d’éviter 2h de conflits supplémentaires, véritables mitraillettes du couple. Je doute fort que le télétravail devienne un traitement thérapeutique pour les ménages malheureux. Pour les autres, oui c’est une bonne nouvelle !

Monde Economique: Certains travaux d’anthropologie montrent que le “chez soi” est perçu comme particulièrement agréable quand on le rejoint… Or, dans cette nouvelle coexistence professionnelle, votre mari devient votre collègue et votre chez soi, le bureau. Ce mélange redistribue-t-il les cartes de la vie à deux ?

Dr Amélie Andreani Jardot

Dr. Amélie Andreani Jardot: Cette fusion annihilera les transitions. C’est-à-dire que notre cerveau devra mentalement faire un switch, par exemple, entre la femme « collègue » indisponible sous sa casquette de l’entreprise, et la femme « érotique et aimante » une fois son ordinateur fermé. L’espace, les transitions et les manques créent le désir, une denrée rare qu’il convient de choyer dans un couple. Aussi, je conseille de marquer ces transitions. Oui, il est agréable de se sentir « chez soi », sans oublier que c’est aussi « chez nous ».

Monde Economique: Par ailleurs, on constate également que le partage d’espace de travail induit une juxtaposition troublante des identités. Ainsi, on va découvrir l’autre en train de manager, négocier, donner des ordres. Cela peut-il troubler le regard que l’on pose sur lui ou sur elle ?

Dr. Amélie Andreani Jardot: Oui, tout à fait ! Le monde professionnel était jusqu’à aujourd’hui, rangé dans l’espace individuel et le partenaire était imaginé au travail, à travers ses récits. Le télétravail pourrait rendre visible le charisme professionnel de son partenaire, et renforcer l’admiration à son égard, tout comme provoquer une forme de complexe d’infériorité chez le partenaire ayant une position socioprofessionnelle plus basse.

Même si elle s’octroie ce droit (rires), Madame n’aime pas quand son mec se fait marcher sur les pieds par son chef.

Monde Economique: L’humain est le cœur de l’entreprise et il doit être notre priorité si nous souhaitons bâtir un nouveau monde après Covid-19. Comment concilier télétravail et vie de couple ?

Dr. Amélie Andreani Jardot: Comme je l’ai déjà dit, il faut apprendre à soigner les transitions de « casquettes ». Par exemple, dans le bureau entre 9h et 13h, je réside en chef/fe d’entreprise et quand je rejoins la cuisine, je suis attentif/ve à l’odeur de bons plats cuisinés ou à la belle tenue de mon/ma partenaire, et je laisse mes inquiétudes professionnelles dans mon bureau. L’espace, tant familial, que couple, télétravail ou individuel, demande à chacun de changer de rôle, et il conviendra d’aménager dans sa tête une sorte de sas de transition entre les différents rôles.

Monde Economique: Finalement, télétravail et vie de couple, est-ce une équation gagnante ?

Dr. Amélie Andreani Jardot: Grosso modo, 70% des individus entre 30 et 75ans vivent en couple, qui reste donc le choix de vie de la majorité des gens aujourd’hui. Le couple s’adaptera au télétravail en résistant au nouvel envahisseur. Il y a toujours eu des avancées technologiques nous faisant gagner du temps (machines à laver, tondeuses, smartphones etc…), et les gens qui choisiront de vivre en couple heureux, auront envie d’utiliser ce gain de temps, afin d’intensifier leur amitié, leur amour ou d’enrichir leur sexualité.

Je nommerais grande gagnante plutôt la vie de famille, où la logistique domine. Le couple étant exigeant en termes de qualité de présence à l’autre, la combinaison pourrait être gagnante si le télétravail amenait une quantité de temps supplémentaire, sans altérer la qualité de présence à l’autre.

Retrouvez l’ensemble de nos Interviews ici

 

Recommandé pour vous