Interview de Imane Ayissi: « les authentiques tissus africains font partie du patrimoine africain »

10 juillet 2019

Interview de Imane AyissiStyliste-Modéliste, Designer

Par Nathalie Kemadjou

Nathalie Kemadjou : On a pu voir que vous avez appelé votre récente collection Automne-Hiver MBEUK-IDOUROU ; Pourquoi une telle dénomination et quelle a été son incidence pour la production de votre toute dernière création ?

Imane Ayissi : MBEUK-IDOUROU signifie la porteuse de robe, importante. IDOUKOU c’est comme un grand boubou, un vêtement imposant, cela renvoie à la personne qui porte un vêtement imposant. Cela pourrait être un grand boubou de cérémonie, ou une robe de mariée, cela pourrait être une soutane d’église, mais cela renvoie à un vêtement imposant, un vêtement important. J’ai voulu également revoir le port du boubou, le port du grand boubou avec certains détails, revoir les choses de manière moderne, avec certains petits détails revus pour déployer la manière avec laquelle je peux montrer le boubou et revu à ma façon. J’ai par la suite effectué des recherches de tissus, comme on peut le constater, c’est quelque chose que je fais tout le temps, depuis quelques saisons, j’avais décidé de promouvoir les authentiques tissus africains, qui, pour la plupart sont en voie de disparition, car on évoque la mode africaine, le designer africain et c’est plutôt le WAX qui est mis en avant. Retenons qu’au départ, le WAX n’a jamais été d’origine africaine et très peu de gens le savent. Le WAX a beaucoup porté préjudice aux vrais tissus africains. Quand on parle de la mode africaine, c’est plutôt le WAX que l’on met en avant. Ce qui compte c’est l’importance du patrimoine africain, car les authentiques tissus africains font partie du patrimoine africain. Je le redis, le WAX n’a jamais été africain ; parlons du KENTE du Ghana, du NDOP bamiléké, des tissus provenant de la Côte d’Ivoire, du Mali, le Faso dan Fani, etc., des teintes faites à la main appelées autrefois au Cameroun « mon mari est capable ». Aujourd’hui, nous Africains, sommes responsables, car nous bradons nos biens.

Nathalie Kemadjou : Quand vous dites que le WAX a « tué » le tissu africain, est-ce qu’il s’agit d’une mort du tissu africain du point de vue de l’identité ou sous l’aspect économique ?

Imane Ayissi : C’est sous les deux aspects. Si on n’achète pas ce que font et réalisent les Africains, comment l’Afrique prendra-t-elle son envol ? Le travail ne se créera pas. Cela concerne également l’identité de la matière, de nos richesses, qui pour moi est insupportable, incompréhensible et révèle d’une injustice. Il faut promouvoir cela, car si on ne le montre pas aux yeux du monde, cela finira par disparaître, et cela serait dommage.

Nathalie Kemadjou : Vous avez toujours été décrit comme un créateur, un designer engagé, comment avez-vous pu vous maintenir dans le registre de la Haute Couture sans pour autant renier vos principes qui renvoient à votre ipséité, votre identité africaine ?

Imane Ayissi : Chacun s’inscrit dans une histoire. En ce qui me concerne, cela n’a pas été évident. J’ai été mannequin dans des grandes maisons à l’instar d’Yves Saint Laurent, Lanvin, Dior, Pierre Cardin et autres. Etant donné que j’avais une prédisposition à la couture et au dessin, que je savais dessiner et coudre, je m’étais dit que je ne devais pas rester éternellement mannequin et je préparais mon passage vers une autre voie connexe au métier, pour exercer le moment venu. De fil en aiguille, je m’acheminais vers la création et  j’exposais mes œuvres vers un public averti. Ce que vous devez savoir c’est que la mode est un milieu très fermé. Les gens sont très réservés, et n’oublions pas que la France est un pays conservateur. Le phénomène Mode a été créé en France. Je me suis toujours inscrit dans une posture de respect mutuel. A titre personnel, j’ai connu des difficultés et embûches, ce qui m’a forgé et m’a permis de garder la tête très haute et les pieds sur terre.

Nathalie Kemadjou : Face à la multiplicité et la complexité des champs de bataille, au regard de l’émergence d’autres puissances que sont la Chine, le Moyen-Orient, les BRICS, que devrait faire le créateur africain pour s’imposer sur l’échiquier de la multipolarité ?

Imane Ayissi : Je pense que le vrai problème c’est l’Afrique en elle-même. Beaucoup de créateurs sur le continent sont dotés de talent. Pourquoi ne les encourageons-nous pas ? Pourquoi n’achetons-nous pas leurs œuvres, leurs productions ? Que cela soit le cas des chanteurs, des musiciens, des artistes en général. Pour en rester au registre vêtements, mode, accessoires, si nous africains, n’achetons pas, les gens du métier ne peuvent pas évoluer. Nous devons commencer par acheter, au sein du continent à nous intéresser aux œuvres des créateurs africains. C’est la démarche qui s’est faite en Europe. Commençons déjà sur place, encourageons nos artistes, nos designers à mieux s’implanter, à travailler, à produire, consommons ce que nous produisons et ensuite nous pourrons envisager d’évoluer ailleurs. Nous devons sortir des sentiers battus, emprunter la voie contraire qui conduit à l’émancipation et éviter les critiques inutiles et improductives. Nous ne pouvons pas évoluer si nous, designers n’avons pas une clientèle qui va ainsi nous donner une surface financière indispensable pour travailler davantage et mieux progresser. Tout ne se fait pas du jour au lendemain, il faut du temps.

Nathalie Kemadjou : Quelle perspective pour l’Afrique ? On vous a vu pendant longtemps sur les places occidentales (Paris, New-York, etc.) ; considérant la mutation que connaît l’Afrique où se déroulent des événements comme le Lagos Fashion  Week, où des événements sur le luxe africain à l’instar de ce que met en place Mme Uché OKONKWO-PEZARD, pensez-vous qu’ à court ou moyen terme, vous aurez une partition à jouer ou alors  pensez-vous céder la place aux jeunes ?

Imane Ayissi : La partition je la joue déjà, puisque depuis fort longtemps, j’ai participé à pas mal d’événements en Afrique. Ces dix dernières années, j’ai beaucoup travaillé, m’investissant concomitamment au sein d’association, j’ai animé des formations bénévolement. A titre d’exemple, le centre CCNC mis en place par IVEA, pour former les jeunes, les accompagner, ceux qui s’intéressent au métier de la mode, dont on vient de fêter les 10 ans il y a un mois. La place, aussi bien que la parole ne se donne pas, autrement on tombe dans la facilité. Il faut travailler, provoquer la chance. La parole s’arrache, une place cela s’arrache. Nous devons nous débarrasser de l’esprit de facilité qui mine notre société et se mettre résolument au travail. Nous devons y consacrer de l’énergie, du temps.

Nathalie Kemadjou : Quelles sont les prochaines dates, les prochains rendez-vous ?

Imane Ayissi : En ce qui concerne cette collection, je dois continuer à travailler, rencontrer la presse, etc. Une fois achevé cela, je devrai commencer à penser à la prochaine collection.

 

Recommandé pour vous