Interview de Nicolas Bideau: « Est-ce la boussole qui est perdue ou la direction qui a changé? »

29 juin 2020

Interview de Nicolas Bideau Directeur de Présence Suisse

Le Monde Economique Le coronavirus sème la désolation à travers la planète, déclenchant une grave crise qui a mis le monde à l’arrêt. On assiste à une reprise progressive des activités mais d’aucun parle davantage du « Monde d’après ». L’heure du capitalisme à visage humain a-t-elle sonné ?

Nicolas Bideau : Il est encore trop tôt pour tirer les conséquences du COVID-19 sur le monde, tant du point de vue économique, social ou politique. Le combat contre ce virus n’est pas encore gagné et la menace planera encore jusqu’à l’établissement d’une solution durable, type vaccin, même si en Suisse et en Europe la situation semble pour l’instant s’être calmée.

Nous serons dans une situation paradoxale pour l’après : les Etats devront lutter contre une probable crise économique, entre tentation de protectionnisme et besoin de renforcer les échanges, entre réflexion sur la durabilité engagée avec le virus et volonté de reprise économique, volonté de localisation et réalité de la globalisation,… Des débats auront lieu sans doute partout, mais difficile de prédire leurs résultats !

Le Monde Economique En poussant cette réflexion plus loin et en reprenant une pensée qui circulait déjà lors du dernier forum de Davos, peut-on affirmer que le monde des affaires « a perdu sa boussole morale » ?

Nicolas Bideau : Est-ce la boussole qui est perdue ou la direction qui a changée ? Nous sommes sans doute entrés dans une nouvelle phase, qui nécessite une redéfinition des grilles de lectures et sur les buts communs. En termes géopolitiques, la relative claire division du monde durant la Guerre froide, où les blocs idéologiques étaient définis, a suivi une période de relative collaboration globale. Depuis quelques années, de nouveaux blocs se sont reformés, avec des géométries très variables. Les questions à l’intérieur de ces différents blocs varient, entre la réflexion sur la durabilité en Occident, la volonté de développement économique de pays émergents, l’interrogation de la démocratie comme modèle idéal ou la définition des droits de l’hommes.

Le monde des affaires n’est pas autonome de ces tendances et de ces redéfinitions. La tension entre la rentabilité économique et la défense de valeurs était déjà présente, mais elle s’est développée. Quels critères pour accéder aux marchés ? Dans quelle mesure les entreprises doivent-elles collaborer avec les Etats ? Le rôle de l’impôt pour le bien commun ?

Le débat public sur le rôle des entreprises et l’intégration de critères de développements durables au sein même du monde des affaires, notamment inspirés par les objectifs du millénaire de l’ONU, montrent que la tendance est là. Je l’ai personnellement ressenti durant le WEF cette année lors de discussions avec les CEO de compagnies globales. De plus en plus d’entreprises redéfinissent leurs stratégies, tant pour correspondre aux nouvelles attentes des consommateurs ou des clients que pour répondre à la pression internes de collaborateurs plus sensibles qu’avant à ces thèmes.

Le Monde Economique Comment la Suisse que vous représentez à l’international peut-elle être un marqueur de ce changement ?

Nicolas Bideau : Elle peut participer à ce mouvement sur plusieurs plans. C’est à Genève que beaucoup de ces questions sont traitées dans le cadre multilatéral : les agences onusiennes, les ONG ou les think tank sont nombreux et traitent principalement de ces thèmes. La Suisse héberge ainsi une partie importante des discussions autour de ce changement. La Suisse en tant qu’Etat s’engage également, tant dans le pays en voie de développement grâce à la coopération internationale et ses partenaires qu’au sein des différentes instances multilatérales qui définiront le monde de demain. Enfin, les entreprises suisses participent aussi, surtout lorsqu’elle adopte des standards plus élevés que d’autres.

Le Monde Economique Certains disent que les entreprises ne doivent plus se contenter de réaliser des profits, elles doivent aussi remplir une mission sociale. Or, vous faites la promotion de notre savoir-faire à l’étranger. Cela passe-t-il par une politique qui redonne de la place à l’humain ?

Nicolas Bideau : Je pense que notre politique a toujours laissé de la place à l’humain. Lorsque vous regardez les débats au parlement, les discussions du Conseil fédéral ou au niveau cantonal et communal, on sent que la recherche du bien commun pour l’humain est un moteur très fort de notre pays. C’est plutôt dans la définition de ce bien commun que se situe l’enjeu, celui-ci variant d’une époque à l’autre et d’une région à l’autre. Les entreprises évoluent dans un cadre légal défini. Par essence, elles poursuivent un but économique. Les moyens d’atteindre ces buts et l’échelle des profits, et de leur distribution, sont les éléments qui doivent respecter la loi et répondre aux critères éthiques ou autre définis par le politique.

Le Monde Economique Cette pandémie agit comme un accélérateur des tendances en matière de logistique, de technologie, de mondialisation et surtout de durabilité. Comment vendre la Suisse à l’étranger après le COVID-19 ? Et quels sont ses atouts ?

Nicolas Bideau : Difficile de tirer des conclusions définitives à ce stade, même si certaines tendances se révèlent déjà. Ce que nous pouvons constater en observant les médias internationaux, c’est que notre gestion de la crise est très bien perçue. Et ceci grâce à la maitrise politique du gouvernement, à la résistance du système de santé, aux aides ciblées et rapides aux acteurs économiques et à la réactivité de notre écosystème d’innovation. Pensez que ce sont l’EPFL et l’ETHZ, avec des partenaires, qui ont développé les premiers une app de traçage compatible APPLE et GOOGLE aussi efficace que respectueuse des données !

Les valeurs qui nous étaient associées auparavant ont sans doute encore plus la cote aujourd’hui : la santé, la stabilité, et l’efficacité sont en hausse et nous avons du stock ! Notre communication à l’avenir s’appuiera encore plus sur ces atouts et sur la collaboration avec les autres pays, aucun ne pouvant faire face seul à des défis de cette taille. La Suisse est un partenaire fiable !

Le Monde Economique Les vacances d’été approchent et le tourisme domestique sera plus que jamais à l’honneur. En opposition à votre mission qui s’adresse généralement aux étrangers, comment pourriez-vous vendre la Suisse aux suisses afin qu’ils passer leurs vacances ici ?

Nicolas Bideau : Ce n’est effectivement pas notre rôle de vendre la Suisse aux Suisses ! Nous nous occupons de la promotion de l’image à l’étranger, et le tourisme tient une bonne place dans nos contenus. Et donc, indirectement, lorsque des Suisses suivent nos activités, notamment sur les médias sociaux, j’espère que nous leur faisons parfois (re)découvrir ce pays magnifique et leur donnons envie de le visiter non seulement cet été mais toute l’année !

Interview réalisée par Thierry Dime

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