Interview de Philippe Tob: « Nous recréons ce que la nature a mis des millénaires à produire »

6 octobre 2026

Interview de Philippe Tob: « Nous recréons ce que la nature a mis des millénaires à produire »

Photo © Aqvita

Philippe Tob, Founder & CEO d’Aqvita 

Philippe Tob est ingénieur chimiste civil et entrepreneur. Après plus de vingt ans passés dans l’industrie mondiale du dessalement de l’eau de mer, il fonde Aqvita à Bruxelles en 2019, une start-up détentrice de brevets européens qui permet à chacun de reminéraliser son eau potable à domicile, au bureau ou en déplacement. Une technologie à la croisée de la santé, de l’écologie et de la chimie de précision et un positionnement qui pourrait bien redéfinir un pan entier de l’industrie de l’eau.


Monde Économique: Le dessalement de l’eau de mer était jusqu’ici perçu comme une solution réservée aux régions arides du Moyen-Orient. La crise géopolitique en cours et les tensions croissantes sur les ressources en eau douce semblent avoir changé la donne. Cette montée en puissance peut-elle accélérer une prise de conscience plus large des enjeux de l’eau ?

Philippe Tob: Oui, clairement. Le dessalement n’est plus un sujet de niche réservé à quelques pays du Golfe; il devient un marqueur de la nouvelle réalité hydrique mondiale. Dès lors que des régions entières dépendent de cette technologie pour sécuriser leur approvisionnement, l’eau cesse d’être une évidence invisible et devient un actif stratégique, au même titre que l’énergie ou les matières premières. Ce changement de perception peut avoir un effet d’entraînement très large. Il pousse les États, les collectivités et les entreprises à regarder autrement la qualité de l’eau, sa disponibilité, sa résilience et sa valeur sanitaire. Et il rappelle surtout une chose essentielle : l’accès à l’eau ne se joue plus seulement sur la quantité, mais aussi sur la capacité à garantir une eau sûre, stable et adaptée aux usages.

Monde Économique: Dans un monde où l’eau devient dès lors à la fois un enjeu de santé, de confiance et de performance économique, comment un dirigeant doit-il aujourd’hui lire ce marché que beaucoup réduisent encore à une simple question de consommation ?

Philippe Tob: Ce qui est en train de changer depuis quelques années, c’est que l’eau n’est plus perçue seulement par sa disponibilité, mais par sa valeur perçue. Les consommateurs veulent savoir ce qu’ils boivent, d’où cela vient, et quel impact cela a sur leur santé ou sur l’environnement. C’est dans ce déplacement-là que se joue aujourd’hui une partie très importante du marché.

Partout dans le monde, les citoyens ordinaires commencent à poser des questions qu’ils ne posaient pas il y a vingt ans. Qu’est-ce qu’il y a dans mon eau ? Est-elle vraiment sûre ? Quelle est son impact sur ma santé sur le long terme ? Cette évolution n’est pas anecdotique. Elle traduit une prise de conscience collective, accélérée par les scandales sanitaires répétés, par la circulation massive d’informations scientifiques sur les réseaux, et par une défiance croissante envers les institutions qui garantissaient jusqu’ici la qualité de l’eau potable. Les PFAS en Belgique, le plomb aux États-Unis, les microplastiques dans les eaux embouteillées, chacun de ces épisodes a laissé une trace durable dans l’esprit du grand public. Ce que cela produit, c’est un consommateur qui cherche à reprendre le contrôle. Pas nécessairement par idéologie, mais par instinct de protection, pour lui, pour ses enfants, pour ses proches. Et c’est là que le marché se reconfigure en profondeur : la demande ne porte plus seulement sur de l’eau potable, mais sur une eau de confiance, dont on comprend la composition, dont on choisit la qualité, et dont on mesure les bénéfices pour sa santé au quotidien. C’est ce glissement qui redessine les contours de toute l’industrie de l’eau pour les années à venir.

Monde Économique: Vous évoluez dans l’industrie de l’eau depuis plus de vingt-cinq ans. Pourtant, pour beaucoup de dirigeants, ce secteur reste difficile à circonscrire tant il est vaste. Comment en dresser un portrait en 2026 ?

Philippe Tob: L’industrie de l’eau est en réalité l’une des plus grandes et des plus complexes au monde. Elle couvre des réalités extrêmement hétérogènes : les bouteilles d’eau minérale vendues à l’épicerie du coin, les grandes centrales de dessalement de l’eau de mer qui alimentent des millions d’habitants au Moyen-Orient, les stations d’épuration des eaux usées dans les grandes métropoles. Tout cela, c’est « l’industrie de l’eau ». Pour avoir une lecture globale, il faut donc absolument préciser le segment dont on parle.

Chez Aqvita, nous évoluons dans le segment dit de l’amélioration de la qualité de l’eau au point d’usage. Ce segment s’adresse aussi bien aux particuliers qu’aux entreprises, et concerne tous les équipements ou solutions qui permettent de transformer l’eau disponible localement (eau de ville, eau filtrée, eau purifiée), en une eau de meilleure qualité, tant sur le plan de sa composition que de sa saveur. C’est un marché dont les données de marché illustrent bien le potentiel : le marché mondial des systèmes de traitement de l’eau au point d’utilisation était évalué à plus de 24 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 46 milliards d’ici 2032, avec un taux de croissance annuel composé de 8,4 %. Ce sont des chiffres qui parlent d’eux-mêmes.

Monde Économique: La qualité de l’eau potable est pourtant souvent présentée comme un non-problème dans des pays comme la Suisse. L’eau du robinet à Genève ou Lausanne est régulièrement classée parmi les meilleures d’Europe. Dans ce contexte, comment expliquez-vous que les eaux en bouteille continuent de progresser à des taux de 3 à 5 % par an ? Est-ce purement un phénomène marketing ?

Philippe Tob: C’est une question qui touche à quelque chose de profond : la perception de la qualité, et pas seulement la qualité réelle. Je confirme volontiers que l’eau de Genève ou de Lausanne est d’excellente qualité et pourtant, les grandes eaux minérales continuent de progresser. Pourquoi ? Parce que pour beaucoup de consommateurs, l’eau minérale n’est pas qu’un produit utilitaire, elle est associée à la pureté, à la santé, au bien-être, parfois à un certain art de vivre gastronomique. Ces connotations sont subjectives, mais elles sont réelles et puissantes dans l’esprit des consommateurs. À cela s’ajoute désormais un phénomène plus préoccupant : les scandales sanitaires répétés, la pollution au plomb dans certaines villes américaines ou encore la contamination aux PFAS en Belgique, ont instillé un doute durable dans l’esprit du grand public sur la qualité de l’eau de ville. Ce doute pousse certains consommateurs à se tourner vers l’eau en bouteille.

Mais voilà le paradoxe : cette eau en bouteille est elle-même de plus en plus questionnée, avec les révélations sur les microplastiques ou des contaminations de sources. Nous sommes donc entrés dans une période de méfiance généralisée à l’égard de l’eau, quelle que soit sa forme. Et c’est précisément dans ce contexte qu’Aqvita trouve son sens.

Photo © Aqavit

Monde Économique: Votre réponse à ce contexte, c’est une technologie de reminéralisation de l’eau. Expliquez-nous votre trajectoire intellectuelle : comment un ingénieur spécialiste du dessalement de l’eau de mer arrive-t-il à vouloir recréer le goût de l’Évian ?

Philippe Tob: Tout part d’une observation technique fondamentale que j’ai faite pendant mes années dans l’industrie du dessalement. Quand on dessale de l’eau de mer par osmose inverse, on obtient une eau extraordinairement pure, trop pure, en réalité, pour être consommée directement. L’eau dessalée doit être reminéralisée, c’est-à-dire qu’on lui réintroduit du calcium, du magnésium, on ajuste le pH. C’est une étape obligatoire dans toutes les grandes installations de dessalement du monde. À partir de là, avec un groupe d’ingénieurs, nous avons eu ce que j’appellerais une folle idée il y a une dizaine d’années : et si, au lieu de simplement reminéraliser une eau pour la rendre potable, on cherchait à recréer précisément la composition et la saveur des grandes eaux minérales naturelles ? À partir d’une eau purifiée, est-on capable de reproduire la signature minérale de l’Évian, de San Pellegrino, du Spa Reine ? C’est le défi scientifique que nous nous sommes lancés. Et dix ans plus tard, Aqvita est titulaire de brevets européens sur une technologie permettant de reproduire de manière contrôlée des profils minéraux inspirés de grandes eaux minérales naturelles

.Je veux être précis : nous ne fabriquons pas de l’eau minérale au sens légal du terme. Mais nous nous en inspirons profondément. Ces eaux sont pour nous des œuvres de la nature que nous respectons et admirons. Ce que nous permettons, c’est à chacun de reminéraliser son eau du robinet ou son eau filtrée pour retrouver une composition et une saveur proches de ces grandes références.

Monde Économique: La différenciation technologique est au cœur de votre positionnement. Qu’est-ce que votre approche basée sur les bicarbonates apporte que d’autres solutions du marché, filtres, poudres électrolytiques, compléments minéraux classiques, n’apportent pas ?

Philippe Tob: Quand on observe la composition des grandes eaux minérales reconnues, qu’il s’agisse de l’Évian, du Vichy Célestins ou d’un Hépar, on trouve systématiquement une base commune : du calcium et du magnésium sous forme de bicarbonates. C’est cette chimie-là, précisément, que la nature produit sur des millénaires quand l’eau s’infiltre dans les roches. Nous, nous l’avons stabilisée et brevetée pour pouvoir l’introduire instantanément dans une eau purifiée. Ce qui nous distingue fondamentalement, c’est que nous utilisons une solution supersaturée de bicarbonate de magnésium et de calcium, une forme que d’autres systèmes de reminéralisation ne savent pas produire. La plupart des solutions disponibles sur le marché utilisent des chlorures, des résines, des poudres de calcite, qui donnent certes des minéraux, mais avec une chimie différente de celle que l’on retrouve dans les grandes eaux minérales naturelles. Notre technologie, elle, est directement inspirée du cycle naturel de l’eau, ce qui contribue à une expérience gustative proche de certaines eaux minérales naturelles.

Il y a aussi une dimension de santé publique importante. La littérature scientifique est claire : le calcium et le magnésium ont un rôle dans plusieurs fonctions physiologiques normales, notamment la fonction musculaire et le métabolisme énergétique. De nombreuses études s’intéressent à l’apport insuffisant en magnésium dans les populations occidentales et à ses conséquences potentielles. Ce que propose Aqvita, c’est un apport régulier en minéraux au travers de l’hydratation quotidienne, discrète, distribuée tout au long de la journée par le simple acte de s’hydrater, sans pilule, sans poudre à diluer, sans contrainte.

Monde Économique: Sur le plan de l’offre produit, comment Aqvita se présente-t-elle aujourd’hui au consommateur ou au décideur d’entreprise ? Quels sont les formats disponibles ?

Philippe Tob: Nous avons deux axes technologiques principaux. Le premier est notre système de spray minéral, une solution de minéraux concentrés sous forme liquide que l’on infuse directement dans un verre d’eau. Le geste est immédiat, visible, presque sensoriel : on voit et on goûte la transformation en temps réel. C’est un format idéal pour la démonstration et la découverte, parfaitement adapté aux événements, aux espaces de co-working, aux présentations clients. Le deuxième format est notre technologie MixFusion, qui s’intègre directement aux fontaines à eau professionnelles. Elle dose automatiquement et en continu les minéraux dans le flux d’eau, de manière invisible pour l’utilisateur. C’est la solution pensée pour les entreprises, les espaces de bureau, les hôtels, les restaurants gastronomiques qui souhaitent proposer une eau de qualité supérieure à leurs collaborateurs ou à leurs clients. Nous avons également développé l’application Aqwaze, qui permet à chaque utilisateur de connaître la composition de son eau locale et de personnaliser son profil minéral cible.

Monde Économique: Si l’on se projette à trois ou cinq ans, quels sont les relais de croissance les plus crédibles pour Aqvita : la Suisse, les entreprises, la santé préventive, ou encore les marchés liés au dessalement ?

Philippe Tob: Je pense qu’il faut lire notre développement sur plusieurs fronts à la fois. En Europe d’abord, la Suisse est un marché très intéressant parce qu’il combine une forte exigence sur la qualité, une sensibilité à l’innovation et une conscience environnementale élevée. C’est un pays où le sujet de l’eau ne se réduit pas à la ressource, mais à l’expérience de consommation, à la santé et à la durabilité. Ensuite, le B2B représente un levier majeur, notamment dans les bureaux, les hôtels, les espaces de sport et les lieux de vie premium. Ce sont des environnements où l’eau est à la fois un service et un marqueur de qualité. Enfin, à plus long terme, les marchés liés au dessalement et à la santé publique dans les régions où l’eau est naturellement pauvre en minéraux représentent une vraie profondeur stratégique. C’est un marché plus structurant encore, parce qu’il répond à un enjeu de société, pas seulement à une préférence de consommation.

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