Photo de gauche à droite S. Brunelle, A. Doury © Agence Xperience AI
Monde Économique : L’intelligence artificielle promet des gains de productivité considérables. Mais au-delà de l’efficacité technique, quelle est la véritable question stratégique que les dirigeants devraient se poser aujourd’hui ?
Sébastien Brunelle : La question centrale n’est pas tant de savoir combien de temps nous gagnons avec l’IA, mais plutôt ce que nous allons faire de ce temps libéré. C’est ce que nous appelons le ROI humain, c’est-à-dire la capacité à traduire ce gain de productivité en valeur concrète, à la fois pour l’entreprise et pour les collaborateurs. Trop souvent, les entreprises se focalisent sur les métriques d’efficacité sans réfléchir à la réallocation stratégique des ressources humaines. Or, c’est précisément là que réside le véritable levier de création de valeur.
Monde Économique : Concrètement, est-il possible aujourd’hui de quantifier ce retour sur investissement de manière fiable ?
Antoine Doury : Oui, c’est possible, mais cela dépend fortement des domaines d’application. L’IA touche toutes les verticales de l’entreprise, et certains sujets sont naturellement plus faciles à mesurer que d’autres. L’approche la plus pragmatique consiste à lister l’ensemble des tâches d’un collaborateur et à analyser comment l’IA peut les rendre plus efficaces. En comparant ce qui était fait avant et après l’implémentation de l’IA, on obtient une vision claire du gain de temps. Par effet de levier, ce temps libéré peut ensuite être réinvesti dans des activités à plus forte valeur ajoutée, qu’il s’agisse de tâches commerciales, d’innovation ou d’amélioration de la qualité.
Monde Économique : Pouvez-vous illustrer ces principes avec un exemple concret tiré de votre expérience ?
Sébastien Brunelle : Absolument. Prenons l’exemple d’une entreprise suisse de recrutement qui utilisait l’intelligence artificielle manuellement pour refaire les CV de ses candidats afin de les aider à retrouver un emploi. Cette tâche, qui incluait la refonte du fond, de la forme et l’optimisation des mots-clés, prenait environ 30 minutes par CV. Nous avons développé une automatisation qui a réduit ce temps à seulement 5 minutes, soit un gain de 80 pour cent. Multipliez cela par le volume traité, et l’impact devient considérable : cette entreprise, qui mobilisait deux personnes en production, n’en a plus eu besoin que d’une seule. Le collaborateur ainsi libéré a été transféré sur un poste commercial.
Résultat : l’entreprise a simultanément augmenté sa capacité de production tout en renforçant sa force commerciale. Ce double effet de levier lui a permis d’améliorer sa proposition de valeur sur le marché, tant en termes de rapidité que de coût. Là où ses concurrents facturent cette prestation 500 francs, elle peut désormais la proposer à 24 francs. Imaginez le potentiel disruptif d’un tel positionnement.
Monde Économique : Certains secteurs d’activité sont-ils plus propices que d’autres à ce type de transformation ?
Antoine Doury : Tous les secteurs sont concernés, car l’IA s’applique avant tout à l’automatisation de tâches. La variable déterminante n’est pas tant le secteur que la structure de l’entreprise et la nature de ses processus. Cela dit, l’intelligence artificielle démontre une puissance particulière dans le traitement de grandes quantités de données. Lorsqu’il s’agit d’analyser, synthétiser ou extraire des conclusions à partir d’un volume d’informations important, l’IA surpasse largement les capacités humaines, tant en termes de rapidité que de précision. Bien entendu, cela reste sous contrôle humain, notamment pour les décisions critiques où le risque d’hallucination de l’IA doit être maîtrisé. Mais le principe général est simple : dès lors qu’une entreprise manipule d’importants volumes de données, l’IA offre un avantage compétitif majeur.
Monde Économique : Quel est le délai moyen avant qu’une entreprise commence à constater un retour sur investissement tangible après l’implémentation d’agents d’IA ?
Sébastien Brunelle : Le délai varie considérablement selon la nature et la complexité des tâches automatisées. Il existe des tâches que nous qualifions de « faible valeur ajoutée » mais qui sont facilement automatisables et génèrent rapidement du retour sur investissement. Ce sont des quick wins : des petites optimisations qui aident immédiatement le collaborateur dans son quotidien. À l’inverse, certaines tâches plus transverses, qui touchent plusieurs départements de l’entreprise, nécessitent plus de temps d’implémentation et de compréhension, mais offrent une valeur ajoutée bien supérieure. Tout dépend également de l’ambition de l’entreprise et de l’ampleur du déploiement.
Les projets peuvent aller de quelques semaines pour des initiatives ciblées à plusieurs mois, voire un an, lorsqu’il s’agit de transformations profondes nécessitant des investissements importants, de l’acculturation des équipes et des modifications structurelles. L’échelle de l’organisation joue également un rôle déterminant : une entreprise de 20 000 personnes n’aura pas les mêmes coûts d’implémentation ni les mêmes délais qu’une PME de 50 collaborateurs.
Monde Économique : Malgré ces bénéfices évidents, quelles sont les principales résistances que vous rencontrez ? Ces obstacles sont-ils d’ordre technologique, culturel ou financier ?
Antoine Doury : Les résistances sont principalement de deux ordres. D’abord, un effet d’attentisme : le rythme d’innovation est si rapide, avec de nouveaux outils qui apparaissent constamment, que certains dirigeants préfèrent attendre. C’est une erreur stratégique majeure, car cette accélération ne va pas s’arrêter, bien au contraire. Ce que nous développons aujourd’hui en une journée prenait quelques semaines il y a peu. Mieux vaut donc prendre le train le plus tôt possible. Ensuite, il y a la crainte légitime concernant la sécurité des données. Les entreprises redoutent de mal faire et de voir leurs informations sensibles partir « n’importe où ». Cette prudence peut ralentir la prise de décision. Enfin, et c’est probablement le frein le plus important, il y a la méconnaissance du sujet.
Beaucoup de gens ont essayé ChatGPT pour quelques tâches, l’ont mal utilisé, et ont conclu que l’IA n’était « pas si terrible ». Ils ne parviennent pas à se projeter et à saisir le véritable potentiel de ces technologies.
Aujourd’hui, on peut implémenter de l’IA de manière relativement simple, sans nécessiter de budgets colossaux ni de déploiements complexes pour commencer à générer de la valeur. Si des réticences persistent, elles relèvent majoritairement de la méconnaissance plutôt que de barrières technologiques. C’est véritablement l’humain qui constitue le principal point de blocage pour une adoption rapide et efficace.
Monde Économique : Quel message clé souhaitez-vous adresser aux chefs d’entreprise et décideurs?
Sébastien Brunelle : Le message est simple mais crucial : l’intelligence artificielle n’est pas un luxe réservé aux grandes entreprises technologiques, ni une mode passagère. C’est un levier stratégique accessible qui, bien utilisé, peut transformer radicalement votre compétitivité. La vraie question n’est pas de savoir si vous devez adopter l’IA, mais comment vous allez réinvestir intelligemment le temps et les ressources qu’elle libère. Ceux qui tardent à agir ne feront pas que rater une opportunité : ils risquent de se retrouver distancés par des concurrents plus agiles qui auront su saisir cet avantage compétitif. L’heure n’est plus à l’attentisme, mais à l’expérimentation intelligente et à la transformation progressive. Commencez petit, apprenez vite, et scalez ensuite. C’est la stratégie gagnante dans l’économie de demain.
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