Photo Sophie Roose © Galerie Christophe Gaillard
Sophie Roose, Directrice Galerie Christophe Gaillard Brussels
Fondée il y a bientôt vingt ans, la galerie Christophe Gaillard s’est imposée comme un acteur singulier du marché de l’art contemporain, portée par une ligne éditoriale résolument engagée. Implantée à Paris, Bruxelles et en Normandie où elle dispose d’une résidence d’artistes au Tremblay, cette galerie défend un modèle qui dépasse la simple intermédiation commerciale. À la direction de la galerie Christophe Gaillard à Bruxelles, Sophie Roose au parcours remarquable, nous livre son analyse sans concession d’un secteur traversé par des mutations profondes, où la question du sens et de l’authenticité devient plus cruciale que jamais face à la montée de la spéculation et à la digitalisation des pratiques.
Le Monde Économique Quelle est votre lecture sur l’état actuel du marché de l’art ? Entre tensions économiques et dynamisme des foires internationales, comment lisez-vous ces signaux contradictoires ?
Sophie Roose De manière générale, nous percevons une certaine tension sur le marché. L’ambiance générale est plus réservée. Cela dit, il y a un contraste marqué : les grands rendez-vous comme Art Basel Paris ou Paris Photo continuent d’afficher une énergie et un dynamisme impressionnants, attirant un public de collectionneurs mondial. Cependant, le quotidien en galerie est plus délicat. Les gens ont moins de temps, l’offre culturelle est pléthorique. Pour une galerie aujourd’hui, il ne suffit plus d’ouvrir ses portes : il faut créer l’événement, proposer des expériences différenciantes pour faire venir le public. C’est ce quotidien-là qui s’est véritablement durci.
Le Monde Économique L’ère post-COVID a-t-elle durablement modifié le comportement des collectionneurs et les pratiques du secteur ?
Sophie Roose Il y a eu indéniablement un changement majeur. Le Covid a provoqué l’essor massif des ventes en ligne, une pratique jusqu’alors très marginale dans notre secteur. Cette digitalisation forcée a durablement modifié les habitudes d’achat. Aujourd’hui, même si les comportements sont revenus à une certaine normalité, les foires et les événements sont de nouveau plébiscités. Les gens ont plaisir à se rassembler. Cette période a nécessité un temps d’adaptation. Les collectionneurs ont progressivement retrouvé le goût des rassemblements, de la rencontre physique avec les œuvres et les artistes. Mais le digital est désormais ancré comme un canal complémentaire incontournable.

Le Monde Économique Face à une concurrence accrue et à la multiplication des acteurs, qu’est-ce qui forge la « signature » de la Galerie Christophe Gaillard ?
Sophie Roose La signature de la galerie réside dans les choix très personnels et très engagés de son propriétaire, Christophe Gaillard. Il fonctionne au coup de cœur, ce qui se traduit souvent par la sélection d’artistes dont l’œuvre est contestataire et questionnant l’identité et le genre. Ce ne sont pas toujours les choix les plus faciles commercialement, mais ils sont porteurs de sens profond.
Nous représentons d’une part des artistes vivants et contemporains, d’autre part des estates et des fondations d’artistes qui ont été très actifs dans les années 60 à 90. Ces derniers étaient souvent des contestataires de la pression sociale, de la religion, de la sexualité, de tout ce que la bienséance attendait d’eux. Des artistes engagés, parfois écorchés vifs. Cette ligne éditoriale nous positionne fortement sur la découverte et la redécouverte. Nous accordons une attention particulière au travail avec les institutions et les musées pour faire découvrir ces œuvres au plus large public possible. Prenez l’exemple de Ceija Stojka, artiste Rom qui a survécu à trois camps de concentration et qui, quarante ans après sa libération, a commencé un travail de peinture. Il y a un devoir de mémoire, de témoignage sur le génocide Rom, génocide largement méconnu. Notre rôle va au-delà de la présentation commerciale ; il s’agit de mener un travail de fond pour montrer son œuvre à un large public et parler du génocide Rom. Cet engagement se traduit par de futures expositions institutionnelles majeures, comme celle prévue au Drawing Art Center de New York en 2026 puis au Belvédère de Vienne en 2027. Cela démontre que l’engagement intellectuel et la reconnaissance institutionnelle sont des moteurs essentiels de notre développement.
Le Monde Économique Vous représentez une forte proportion d’artistes femmes. S’agit-il d’une stratégie délibérée dans un marché encore largement dominé par les artistes masculins ?
Sophie Roose C’est justement ce qui est intéressant : cela n’a jamais été une stratégie consciente de la part de Christophe. Il a toujours eu une forte représentation d’artistes femmes, bien avant que cela ne devienne « à la mode ». Je pense que c’est lié à son esthétique personnelle, à la puissance des œuvres qui lui parlent. Ce sont des atomes crochus, un goût personnel qui précède toute considération de genre. Cette authenticité dans la sélection fait d’ailleurs partie intégrante de notre ADN.
Le Monde Économique Comment articulez-vous concrètement la défense d’artistes historiques comme Michel Journiac avec l’accompagnement de jeunes talents émergents ? Ces deux missions ne créent-elles pas des tensions en termes de ressources et de positionnement ?
Sophie Roose Nous avons structuré la galerie pour répondre à cette double exigence. À Paris, Armence Léger, docteur en histoire de l’art, dirige l’ensemble du pôle recherche et scientifique. Elle s’occupe de tous les estates et fondations, avec un travail approfondi d’écriture, de recherche et d’archivage.

Pour Michel Journiac, par exemple, une grande exposition aura lieu cette année(de mi-mars à début mai) à Paris, accompagnée de la parution du tome 2 d’une publication en trois volumes que nous élaborons sur l’ensemble de son œuvre. Nous avons fait le choix de ne pas produire un catalogue raisonné classique, mais de diviser son travail en trois thématiques. À l’issue de ce troisième volume, l’intégralité de l’œuvre de Journiac sera documentée. Par ailleurs, nous disposons d’une résidence d’artistes en Normandie, Le Tremblay, qui accueille des plasticiens mais également des auteurs. Nous demandons à ces derniers de travailler sur un des artistes dont nous représentons la fondation (Journiac, Daniel Pommereulle, Ceija Stoijka, Tal Coat,…), en développant une thématique qui les interpelle dans leur œuvre. Chaque résidence donne lieu à une publication. C’est notre manière de réactiver, de remettre en lumière des artistes dont le propos reste étonnamment contemporain et d’actualité.
Le Monde Économique Dans un écosystème culturel en mutation, quel rôle les galeries doivent-elles jouer ? Peuvent-elles encore se contenter d’être de simples intermédiaires commerciaux, ou doivent-elles devenir de véritables acteurs de la production intellectuelle et artistique ?
Sophie Roose Une galerie ne peut plus se permettre d’être uniquement un acteur commercial. Certaines le font encore, chacun ses choix, mais on verra ce qui perdure dans le temps. La galerie Christophe Gaillard, qui fêtera ses 20 ans en 2027, a démontré qu’il existe un réel engagement auprès des artistes. Ce sont de véritables partenariats entre le galeriste et l’artiste.
Comme je l’ai mentionné, Christophe fait parfois des choix qui ne sont pas commercialement évidents, mais qui sont des choix engagés. L’évolution consiste à grandir avec ces artistes, à les accompagner et à promouvoir leur travail au niveau institutionnel, muséal, international. Pour la galerie Christophe Gaillard, être une simple galerie commerciale n’a jamais été l’objectif prioritaire. Notre ADN est ailleurs. D’ailleurs, Christophe et Marina Gadonneix viennent de recevoir un prix récent Prix Duo que[SR1] je trouve révélateur : il récompense la relation entre un galeriste et un artiste. C’est la première fois que j’observe un prix qui célèbre ce partenariat. Je trouve cela magnifique et fort, car c’est effectivement crucial. Nous ne sommes pas chacun dans notre camp, c’est un travail main dans la main, où l’on grandit ensemble dans une direction qui convient aux deux parties, tout en préservant la liberté de pratique de l’artiste. Christophe n’est pas un galeriste qui presse ses artistes pour produire. Il y a un respect fondamental à ce niveau.
Le Monde Économique Vous participez à de nombreuses foires internationales, Art Basel (Bâle, Paris & Hong Kong), Art Genève, Paris Photo et à la BRAFA. Quelles différences observez-vous entre ces plateformes ? La BRAFA peut-elle rivaliser avec les mastodontes internationaux ?

Sophie Roose La BRAFA possède un ADN très particulier. Nous nous y sentons exceptionnellement bien reçus, et je ne dis pas cela uniquement parce que nous sommes à Bruxelles. Cette foire fait un effort remarquable pour entretenir une relation de proximité avec les galeristes participants. L’accueil à la BRAFA est soigné dans les moindres détails : l’ambiance lumineuse, l’esthétique, les tapis, les fleurs, la musique feutrée et surtout l’accueil chaleureux. Tout crée un cadre de confort et d’exigence esthétique. C’est évidemment une foire commerciale, mais cette attention au bien-être transforme l’expérience. D’autres foires affichent plus frontalement leur dimension commerciale : on est là pour voir un maximum d’œuvres dans un minimum de temps, point final.
La BRAFA reste encore une foire essentiellement nationale, mais elle fait un véritable effort pour attirer un public plus large. Nous commençons à voir des Français (ils ont toujours été présents et nombreux en Belgique), mais également des collectionneurs qui voyagent spécifiquement pour la BRAFA : Allemands, Hollandais, Luxembourgeois. Les pays limitrophes l’intègrent progressivement dans leur agenda : « fin janvier, je vais à la BRAFA ». Comparée à Art Basel, nous sommes évidemment dans un autre registre. Mais la BRAFA comme la TEFAF possède un atout (unique) : sa transversalité à travers les époques et les médiums. D’autres foires sont très centrées sur une période spécifique. La BRAFA offre une diversité éclectique, il y en a pour tous les goûts. Vous venez pour l’art contemporain et vous découvrez de l’art religieux, des estampes, de la céramique, du design. Cette ouverture séduit toutes les générations. À l’inverse, qu’il s’agisse d’Art Basel Bâle, Paris, Hong Kong ou Miami, vous trouvez une dimension beaucoup plus internationale, très centrée sur l’art contemporain et moderne. Les atmosphères sont radicalement différentes.
Le Monde Économique Le modèle « phygital », cette combinaison du physique et du digital, tend à privilégier de plus en plus le digital. N’existe-t-il pas un risque que les galeries physiques deviennent accessoires dans un futur proche ?
Sophie Roose Je n’y crois pas. Je suis convaincue qu’au contraire, nous allons revenir vers plus de contact humain, plus de rencontre. La rencontre avec l’artiste, avec un galeriste passionné, ne pourra jamais être totalement remplacée. Certes, j’ai mentionné l’émergence d’acheteurs plus spéculatifs, moins connaisseurs. Mais je ne crois pas que ces acteurs-là resteront sur le long terme. Nous reviendrons vers quelque chose de plus lié au contact, à l’expérience vécue. Il y a également une dimension technique : certaines œuvres sont extrêmement difficiles à acheter sans les voir physiquement. On perd la matérialité, la volumétrie, le rapport au corps et à l’espace. Des œuvres 2D, des photographies, dans des budgets limités, se vendent très bien par Internet. Mais des œuvres sculpturales, des peintures avec une forte dimension matérielle, restent selon moi très difficiles à acquérir sans les expérimenter physiquement.
Les deux dimensions vont coexister, c’est certain. Le digital ne disparaîtra pas. Mais nous observons déjà que les foires continuent de fonctionner et d’attirer. Les gens ont besoin de ces moments de rencontres, d’échanges. Je reste convaincue que nous reviendrons vers plus de présence physique.
Le Monde Économique Pour conclure, que réservez-vous à vos visiteurs pour la 71e édition de la BRAFA ? Pouvez-vous nous dévoiler quelques pièces phares ?
Sophie Roose Nous avons fait nos choix, même si une négociation interne reste nécessaire car nous participons simultanément à Art Genève. Ce qui est certain, c’est que nous présenterons une très belle et grande œuvre d’Hélène Delprat. Elle bénéficiera d’une grande exposition au Centre Pompidou Metz en avril 2027, et travaille déjà activement à puiser dans les collections du Centre Pompidou pour créer des dialogues entre ses œuvres et ses choix.
Nous exposerons également des œuvres historiques de Claude Viallat, ainsi qu’une peinture de Julien des Monstiers, jeune artiste-peintre qui a eu une très belle exposition au Château de Chambord en 2024.

Enfin, nous montrerons des œuvres de Ceija Stojka. Avec 70 mètres carrés, nous aurons beaucoup d’autres surprises. Nous annoncerons notamment une nouvelle collaboration avec un artiste hollandais que nous sommes très heureux d’intégrer dans la galerie. Cette révélation aura lieu quelques jours avant l’ouverture de la BRAFA. Nous nous en réjouissons !
La galerie Christophe Gaillard expose à www.brafa.art, Bruxelles, du 25 janvier au 1er février 2026
[SR1] pour plus d’explications sur ce prix qui distingue une collaboration entre un photographe et sa galerie: https://www.parisphoto.com/fr-fr/programme/Expositions_partenaires_2025/Prix_DUO_2025.html
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