Interview de Vincent McDoom: Les jeunes créateurs ont de bonnes idées mais ne savent pas toujours les mettre en scène

12 décembre 2017

Interview de Vincent McDoom, animateur, styliste et mannequin.

Monde Economique : Beaucoup de gens ignorent que derrière l’homme de médias que vous êtes se cache en vérité un directeur artistique. En quoi consiste votre métier ?

Vincent McDoom : Un directeur artistique est un professionnel à qui on fait appel pour sa connaissance de la matière, des tendances ainsi que son sens de la mise en scène. Son rôle est de mobiliser autour des créateurs toutes les compétences qui leur permettront de mettre en valeur leurs collections, en vue d’en faire des objets commercialisables. Pour en revenir à moi, la mode est une passion que j’ai développé afin d’en faire un métier. Pour cela j’ai dû travailler dur. Contrairement à d’autres plus gâtés par le sort que moi, je ne suis pas fils de. Tout a commencé à l’occasion du dixième anniversaire de l’indépendance de Sainte Lucie mon île natale. Pour marquer cet évènement, le gouvernement de l’époque avait organisé un concours de mode. J’y ai participé avec douze autres jeunes créateurs et à ma grande surprise je l’ai remporté. En tant que lauréat de ce concours j’ai été convié à effectuer un stage chez Yves Saint-Laurent et Paco Rabanne. Une fois ce stage terminé, je suis retourné dans mon île où j’ai fait la connaissance de Gilles Maareck, l’attaché culturel de l’ambassade de France. Un homme formidable qui a cru en moi. Grâce à son intervention, j’ai pu obtenir une bourse d’étude qui m’a permis de revenir en France. C’est ainsi que j’ai fréquenté pendant trois années l’école ESMOD à Paris. C’est au sein de cette institution, que j’ai découvert tout le processus permettant d’imaginer une collection, de la réaliser et de créer autour d’elle une histoire susceptible d’inciter le public à s’y intéresser en vue d’un éventuel achat.

Monde Economique : Un défilé de mode est un spectacle vivant ayant pour but de mettre en valeur le travail d’un créateur. A quoi doit-on être attentif, afin qu’il soit une réussite ?

Vincent McDoom : En anglais il est un proverbe qui dit « aucun homme n’est une île ». Ce qui revient à dire que la réussite est un travail d’équipe. Un défilé est une histoire imaginée par un créateur que l’on doit rendre tangible aux yeux du public. Pour mener à bien un tel projet, il faut un univers qui soit vendeur, un bon scénario, de bons mannequins et toute une équipe où chacun a un rôle bien précis. Dans le secteur de la mode, le travail d’un directeur artistique consiste aussi à aider les créateurs à entrer en contact avec tous ceux qui vont contribuer à les faire connaître. J’entends par là, les journalistes, les photographes, les blogueurs et les influenceurs. C’est en collaborant avec eux, qu’on arrive à attirer l’attention des acheteurs des grandes enseignes comme Manor ici en Suisse, les Galeries Lafayette à Paris ou Harrods à Londres. C’est pour cela qu’un directeur artistique se doit d’être associé avec un directeur de la communication, ainsi qu’un directeur de showroom.

C’est en visitant le showroom, après le défilé, que les influenceurs ou les blogueurs découvriront la qualité des créations et auront envie de les porter. S’ils manifestent le désir de porter certaines d’entre elles, il est de coutume qu’on les mettent à leur disposition. Car au cas où ils les porteraient lors d’un évènement prestigieux comme le festival de Cannes, la Mostra de Venise, ou la cérémonie des Oscars à Hollywood cela fera le créateur sortir de l’ombre. C’est tout ceci qui fera que des investisseurs potentiels s’intéresseront à lui.

Monde Economique : Le monde de la mode est un secteur où il est difficile de percer. Quel conseil donneriez-vous à un jeune créateur désireux de transformer ses créations en succès commercial ?

Vincent McDoom : Un créateur doit savoir détecter ce que le public veut à un moment précis. Ses défilés doivent raconter une histoire. Si les mannequins qui portent ses créations font rêver, cela va susciter l’intérêt de la presse, et son histoire deviendra publique. C’est un savoir-faire qui s’acquiert avec le temps. Il faut un minimum de deux ou trois ans au sein d’une grande maison, pour se familiariser avec tout le processus allant de la création d’une collection à sa commercialisation. Malheureusement beaucoup de jeunes créateurs refusent d’aller se nourrir du talent des autres. Quand ils sortent de l’école ils sont convaincus de tout savoir et d’être le futur John Galliano ou Karl Lagerfeld. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi. Une école de mode est là pour donner les bases du métier, après l’étudiant doit aller gagner en expérience. Pour acquérir ce savoir-faire, il faut fréquenter les musées dédiés à la mode pour découvrir l’histoire du vêtement et voir comment une marque peut évoluer dans le temps tout en gardant son ADN. Les jeunes créateurs ont de bonnes idées mais ne savent pas toujours les mettre en scène. En ce qui me concerne, avant d’accéder à un poste de directeur artistique, j’ai suivi un parcours initiatique qui m’a amené à travailler aux côtés de personnalités comme Guy Laroche et Angelo Talazzi, avant de devenir pendant trois ans, l’assistant de Marc Jacobs, l’ex directeur artistique de la maison Louis Vuitton.

Monde Economique : Cette année, pour la deuxième année consécutive vous avez présidé le jury du Montreux Moda. Quel regard portez-vous sur le secteur de la mode en Suisse ?

Vincent McDoom : En matière de mode, je dirai que la Suisse est un marché porteur où il reste encore beaucoup à faire. Votre pays a deux atouts, le premier une population qui a un pouvoir d’achat conséquent qui n’hésite pas à dépenser pour bien s’habiller et le deuxième un vivier de créateurs. Par exemple lors de mon dernier Montreux Moda, j’ai découvert des créatrices de talent comme, Olivia Boa qui, en partant de son passé d’ancienne sportive et d’artiste peintre a créé, en s’aidant de la cinétique oculaire, une gamme de vêtements et d’accessoires aux vertus thérapeutiques et apaisantes. En disant cela je pense aussi à Anila Hussain qui dans ses collections marient harmonieusement l’orient et l’occident. Tout comme Stella McCartney l’a fait à la dernière Fashion Week de Paris avec les tenues africaines. Si nous prenons ces deux créatrices tout ce qui leur manque dans l’immédiat, c’est la présence à leurs côtés d’investisseurs pour les aider développer leurs marques respectives. Et puis à côté de cela, on trouve d’autres créateurs plus jeunes qui ont besoin de coaching pour développer leur marque. Pour leur venir en aide, je pense qu’il serait souhaitable que l’on mette à leur disposition une plateforme de services. En s’affiliant à une telle structure, ils auront à leur disposition un directeur artistique, un photographe de mode pour la réalisation de leur book ainsi que des maquilleurs et des mannequins confirmés ou débutants. Une telle plateforme pourrait leur donner aussi accès à des sponsors pour financer tout ceci. Car il n’est pas admissible que l’on fasse travailler tous ces professionnels sans les payer. Les jeunes créateurs qui agissent de la sorte ne se rendent pas toujours compte que cela porte atteinte à leur réputation.

Monde Economique : La Suisse est un pays où il y a beaucoup de créateurs en devenir. Est-il de vos intentions d’en inviter certains au prochain Who’s Next ?

Vincent McDoom : Dans mon activité, quand on aspire à faire une carrière internationale, il faut absolument être présent sur le Who’s Next, car c’est le salon mondial de la mode. Chaque année il accueille 3500 créateurs à la Porte de Versailles à Paris durant quatre jours. Cet évènement est aussi u
ne superbe plateforme de networking pour les mannequins et les créateurs car parmi les 70 000 visiteurs que l’on y côtoie on trouve des acteurs incontournables du secteur de la mode, des journalistes, des blogueurs, des influenceurs et des acheteurs du monde entier. C’est la raison pour laquelle, je pense que les créateurs suisses devraient être mieux représentés sur ce salon. Cette saison j’ai été sollicité pour organiser le défilé d’ouverture du Who’s Next, compte tenu de l’impact positif que cela pourrait avoir sur la suite de sa carrière, j’ai demandé à Olivia Boa de venir y présenter ses créations. En ce qui me concerne, je pense que cette première participation été largement positive puisqu’une de ses créations a même été exposé au forum des tendances et que de plus elle a gagné en visibilité internationale. Ce premier galop d’essai ayant été prometteur, j’ai demandé à Olivia Boa de relever un autre défi. A savoir créer une collection pour les femmes dotées de formes généreuses. Cette collection inédite sera présentée le 15 décembre prochain à la mairie de Paris à l’occasion de la journée internationale de lutte contre la grossophobie. Ce jour-là, devant toute la presse françaises, elle défilera aux côtés d’autres créatrices venues de Chine, Dubaï et de Belgique. La Suisse étant un vivier de talents méritant d’être connu côté backstage, la coiffure sera assurée par Noam Perrin et les maquillages par Alba Benavent.

Photo de Emilio Poblete

 

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