Interview Didier Claes: Je ne sais pas si je suis un « modèle » pour les autres, mais si j’en inspire d’autres tant mieux

3 juin 2018

Interview Didier Claes – Directeur Galerie didier Claes à Bruxelles)

Le Monde Economique Vous faites partie du top mondial des marchands d’art africain ! Pourtant, l’exemplarité de votre parcours personnel surprend par sa singularité. Quels sont finalement les clés de votre réussite ?

Didier Claes En effet mon parcours est atypique et classique. Né d’une mère congolaise et d’un père belge, j’ai grandi au Congo où j’ai également fait une école d’art africain. J’ai donc été dès mon jeune âge confronté à la culture et aux traditions africaines. Mon enfance en Afrique a été pour moi une expérience et une richesse de connaissances incomparables.

Les clés de la réussite en général sont d’avoir un nom, des moyens financiers et des contacts au sein du monde de l’art et des collectionneurs… Je n’avais rien de cela. En revanche, j’étais courageux et j’avais une grande maîtrise de mon sujet. Ces deux caractéristiques m’ont permis d’atteindre par la suite les clés citées ultérieurement. J’ajouterais également comme point fort : l’ambition et le travail.

Monde Economique Votre nomination en 2012 à la vice-présidence de la BRAFA vous a apporté sans conteste une belle reconnaissance de la part de vos pairs. Vous êtes cette jeunesse qui réussit en occident et dont on peut être fier. Pensez-vous être un modèle ?

Didier Claes Je me suis rendu compte dès le départ qu’être une personne de couleur dans le milieu de l’art était quelque chose d’extrêmement rare, principalement dans le domaine de l’art africain. Encore à l’heure actuelle, je pense être un des seuls marchands (d’art africain) de couleur à être présent sur les foires internationales et nationales. La nomination de vice-président de la BRAFA en 2012 et le renouvellement de ce poste depuis lors est une grande reconnaissance de la part de mes compères qui sont tous de grands marchands. Je ne sais pas si je suis un « modèle » pour les autres, mais si j’en inspire d’autres tant mieux.

Monde Economique Cette nouvelle génération qui gagne et à laquelle vous appartenez, peut-elle jouer un rôle majeur dans le développement économique de l’Afrique ?

Didier Claes Sans aucun doute. J’ai pu par ailleurs remarquer lors de mes fréquents voyages en Afrique que la diaspora est une source d’inspiration pour ceux qui voient l’Afrique comme territoire d’avenir et d’effervescence. La nouvelle génération a la volonté d’avancer et de se faire entendre et ceci dans divers domaines tels que le sport, le marketing… Je veux appartenir et aider à cette énergie que j’honore sincèrement. L’Afrique, me semble-t-il, est en plein essor et si je peux y contribuer, je suis ravi. En revanche, je me rends compte que seulement quelques courageux se frottent à mon domaine qui associe culture, art et marché. J’ai la volonté de faire découvrir mon métier en partageant mes connaissances et ma passion mais aussi de redonner accès à la culture.

Monde Economique Installée dans un prestigieux espace du quartier Louise à Bruxelles, la galerie Didier Claes s’est spécialisée dans les arts classiques d’Afrique noire. Comment marquez-vous votre différence sur le marché ?

Didier Claes Dès le début, j’ai voulu m’intégrer dans le milieu de l’art avec la volonté de montrer uniquement des pièces exceptionnelles ou qui s’en approchent. Mon objectif est toujours de proposer à un public averti une qualité, une rareté et une authenticité irréprochable.

Le choix de m’installer dans le quartier Louise s’est fait naturellement. J’avais envie d’une nouvelle énergie, d’un nouveau challenge… J’ai donc implanté mon nouvel espace au milieu de galeries modernes et contemporaines. Un challenge qui me semble réussi car j’ai pu me démarquer de mes confrères et j’ai gagné un nouveau public toujours plus curieux et intéressé.

Monde Economique Le marché de l’art africain présente une croissance saine et graduelle, tant en termes de prix, de demande, que d’intérêt porté à ces œuvres. Effet de mode ou tendance durable ?

Didier Claes Je ne pense pas que l’on peut parler d’effet de mode, je pense que l’art africain a toujours séduit un public. En revanche, il y a en effet un engouement général dans le marché de l’art et l’art africain n’y échappe pas. De plus, les nouvelles méthodes d’acquisition d’objets d’art et les médias rendent le marché plus accessible. Je ne pense vraiment pas qu’il y ait une tendance ou une mode. Au contraire je crois que l’art africain s’est fait une place dans le marché de l’art et qu’il continue à le faire.

Le Monde Economique Vous œuvrez pour que le continent africain se réapproprie son patrimoine artistique et culturel. Sachant que 99 % de ces œuvres sont aujourd’hui hors d’Afrique, l’avenir de l’art africain ne se trouve-t-il pas en occident ?

Didier Claes L’Occident et l’Afrique sont deux continents qui se rejoignent de plus en plus. Il est tellement facile aujourd’hui de savoir ce qui se passe sur l’un et l’autre continent. Ceci dit la place de l’art africain est aussi en Occident si on veut qu’il continue à être universel.

Beaucoup d’africains sont fiers que leur culture soit représentée dans les plus grands musées du monde. Ceci dit la seule réalité, c’est qu’aujourd’hui, certains pays africains ont perdu une quantité importante de leur patrimoine. Personnellement, je dirai 99% (pour ne pas dire 100%). La solution n’est pas simple mais pas impossible. Trouver un terrain d’entente serait une bonne idée entre les diverses parties impliquées. Malheureusement le débat culturel reste complexe car il interfère un domaine délicat : la politique.

Monde Economique Le marché est tenu par les grands chefs-d’œuvre, qui font des records, mais ne concernent qu’une poignée de collectionneurs fortunés. L’art africain n’est-il finalement pas réservé qu’à une élite ?

Didier Claes Je ne partage pas cet avis. Les médias mettent en avant les records de vente des grands chefs-d’œuvre que ce soit pour de l’art moderne, contemporain ou africain. Cela ne représente qu’une petite poignée de collectionneurs. Mais la réalité du marché est tout autre, car la grande majorité du marché est tenu par des amateurs d’art africain qui suivent le marché de très près et peuvent acquérir des pièces à quelques milliers d’euros.

 

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