Interview Urs Burger: « L’achat d’une voiture reste un achat émotionnel »

22 septembre 2021

Photos © Emil Frey

Interview de Urs Burger – Directeur, Emil Frey Genève Les Vernets

Monde Économique : Phénomène inédit par son ampleur, le COVID-19 laissera inévitablement des séquelles durables. Cependant, au-delà des différentes appréciations faites par de nombreux pays, la crise actuelle est aussi pleine d’enseignements. Vous qui dirigez le garage Emil Frey Les Vernets, comment avez-vous personnellement vécu ces moments ?

Urs Burger : Pour nous, ou plutôt pour moi, cette période, qui n’est malheureusement pas encore terminée, a été difficile à vivre. Tout d’abord, professionnellement, il s’avère très compliqué de faire la promotion de nos belles voitures sans avoir un contact direct avec nos clients, et particulièrement avec les clients potentiels. Nous avons bien sûr lancé un service de chat en ligne et nous avons aussi proposé des séances de vidéoconférence avec les clients ; mais si cette façon de promouvoir et de vendre fonctionne bien – voire très bien – dans d’autres secteurs, dans le domaine automobile, le résultat n’est pas à la hauteur.

En effet, l’achat d’une voiture reste un achat émotionnel : le client veut voir sa future voiture en vrai, il veut la toucher et s’asseoir dedans. Et il ne faut pas non plus oublier l’importance du contact personnel avec le conseiller de vente pendant tout le processus d’achat.

Ensuite, l’autre effet plutôt négatif de la pandémie concerne tout ce qui a trait à la formation ou à la transmission de l’information. Ainsi, depuis plus d’un an, toutes les formations et toutes les séances ou réunions se déroulent en vidéoconférence. Certes, c’est un point positif de ne pas devoir se déplacer en raison du gain de temps et de l’économie des frais de déplacement. Mais le contact social ainsi que l’échange en direct et en personne avec mes interlocuteurs me manquent, et je pense que nous perdons beaucoup de savoir et d’expérience avec cette nouvelle façon virtuelle de communiquer, qui a des chances de s’établir même dans un monde post-COVID.  

Monde Économique : Après une longue période d’incertitude liée à la pandémie, plusieurs indicateurs montrent que le développement économique en Suisse pourrait bientôt connaître une forte reprise. Peut-on dire qu’il était temps ?  

Urs Burger : J’ai envie de vous dire que oui, il était temps, et j’aimerais aussi ressentir cette forte reprise. Il est vrai que les affaires reprennent, mais simplement en comparaison de la situation de l’année dernière – et je n’ai pas besoin de vous rappeler que l’an dernier, la plupart des commerces ont été fermés pendant au moins deux mois. Nos priorités sont de reconquérir nos clients, de recréer chez eux l’envie et le désir, afin de concrétiser les affaires que nous n’avons pas pu faire l’année passée. Et si nous arrivons en même temps à atténuer la crainte d’un futur instable, particulièrement chez nos clients privés, alors nous pourrons effectivement dire que nous avons une forte reprise. 

Monde Économique : D’après les récents chiffres publiés par l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA), le nombre de voitures électriques et hybrides nouvellement immatriculées en Suisse est en forte augmentation. Est-ce un effet COVID ou bien une tendance qui va perdurer ?

Urs Burger : Selon moi, il ne s’agit absolument pas d’un effet COVID. Il est évident que les voitures dotées d’une propulsion alternative sont en forte progression, mais cela est dû aux effets de la politique environnementale qui veut à tout prix baisser la production de CO2. Les gouvernements européens, comme celui de la Suisse, ont choisi d’introduire des taxes sur le CO2 ou des pénalités sur le dépassement des normes, qui se veulent toujours plus faibles. Pour ne pas payer ces amendes exorbitantes (78 millions CHF en 2019 rien qu’en Suisse), les constructeurs n’ont pas d’autre choix que de construire des voitures produisant de faibles taux d’émission de CO2.

Or, seules les voitures avec propulsion alternative obtiennent de bons résultats, à savoir les voitures électriques, les plug-in hybrides et les hybrides. C’est pourquoi le consommateur n’a plus vraiment le choix, ou de moins en moins. Cette situation est semblable pour toutes les marques : toute la gamme s’électrifie. Fort de ce constat, je peux vous dire que cette tendance va tout naturellement perdurer, vu que la production des véhicules avec une motorisation thermique cessera à moyen terme. 

Monde Économique : La Confédération voit dans les véhicules électriques la solution à moyen terme pour limiter les impacts négatifs de la mobilité, et contribuer ainsi à atteindre les objectifs énergétiques de la Suisse. La Suisse ne fait-elle pas fausse route en misant principalement sur les véhicules électriques ?

Urs Burger : Il n’est pas si facile de répondre à cette question qui est complexe, mais je vais tenter d’apporter des clarifications. Pour atteindre les objectifs énergétiques de la Suisse, c’est-à-dire baisser les émissions de CO2, nos politiciens ont choisi la voiture électrique. D’un point de vue purement mathématique, c’est sûrement le bon choix. C’est aussi la solution la plus rapidement réalisable.

Prenons un exemple. Tous les matins, vous roulez avec votre voiture électrique depuis votre villa à Vésenaz jusqu’à votre bureau qui se trouve dans la zone industrielle de Plan-les-Ouates, soit 15 km le matin et 15 km le soir. Et vous avez bien sûr rechargé votre voiture à la maison, grâce à votre borne de chargement privée. De cette façon, vous roulez toujours avec zéro émission de CO2. Vous roulez propre et écologique. Ne cherchons pas à connaître la provenance du courant – s’il provient d’une production verte et durable ou d’une production nucléaire ou carbonique. Ne cherchons pas non plus à savoir combien de CO2 a généré la production des batteries, ni surtout d’où proviennent les matières premières utilisées pour la fabrication de vos batteries… Mais vous, en tant que consommateur final, vous roulez en électrique et vous produisez zéro émission de CO2.

Votre collègue de bureau a fait un autre choix : il a opté pour une voiture hybride, c’est-à-dire une voiture ayant à la fois un moteur thermique et un moteur électrique. Les batteries d’une voiture hybride, moins puissantes que celle de votre voiture électrique, s’auto-chargent en roulant. Votre collègue habite dans un immeuble rue de la Servette et stationne sa voiture sur une place de parc de la zone bleue dans le quartier. Pour son trajet journalier de 26 km, sa voiture produit environ 20 g de CO2. Mais chaque mois, vous allez ensemble à Zürich pour votre réunion mensuelle. Pour faire ce trajet, vous prenez toujours la voiture de votre collègue, car l’autonomie de votre voiture électrique ne vous permet pas de faire un aller-retour Genève-Zürich.

Le message que j’aimerais faire passer, c’est qu’aujourd’hui, il n’existe pas de meilleure solution globale. Il y a une solution optimale pour chaque utilisateur et pour chaque utilisation : une voiture électrique, une plug-in hybride ou une hybride. Je pense que l’avenir proche sera quand même orienté 100 % électrique. La source d’énergie viendra-t-elle de batteries ou de piles à combustible ? C’est encore une autre question.

Monde Économique : Depuis plusieurs années, on observe que les pouvoirs publics affichent clairement la volonté de remettre l’humain au cœur de la ville. Pensez-vous que l’on verra un jour nos villes sans voitures ? 

Urs Burger : Oui, ou du moins, des villes sans voitures avec une motorisation thermique. Il y aura des hyper-centres, des centres et des périphéries. Et chaque zone aura son plan de mobilité ainsi qu’un moyen de mobilité individuel adapté. Ce n’est pas seulement le pouvoir public qui souhaite ce changement, je pense que les habitants qui vivent dans les centres-villes le souhaitent également, et j’ai le sentiment que cela fait sens. En revanche, il nous faudra tout mettre en œuvre pour garantir l’accessibilité individuelle au centre-ville, aussi bien pour les privés que pour les commerces. Une politique unilatérale qui est totalement anti-voiture n’est pas le bon chemin : il faut des réflexions constructives impliquant tous les intéressés. Des solutions existent, et je reste optimiste.

Monde Économique : Depuis les confinements et l’essor du télétravail, l’injonction à l’épanouissement professionnel devient omniprésente, même chez les dirigeants d’entreprise. Quelle serait votre recette du bonheur pour avoir un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle ?

Urs Burger : Dans mon entreprise, nous n’avons fait que très peu de télétravail. Personnellement, je n’en ai même pas fait du tout. Je n’ai pas de recette pour trouver le bonheur. Comme vous le dites, il faut trouver le bon équilibre, et cet équilibre est différent pour chaque individu. Personnellement, pour y parvenir, j’utilise un calcul plutôt simple. Le jour compte 24 heures : nous travaillons en règle générale 8 heures par jour, et pour avoir une bonne santé, nous devrions dormir pendant environ 8 heures. Il reste alors encore 8 heures pour soi, pour sa vie privée. C’est-à-dire que vous avez un tiers d’une journée pour vous, pour trouver une activité qui équilibre votre temps passé au travail. Et si vous êtes à la fois épanoui au travail et dans vos activités privées, alors vous avez trouvé le bonheur.

Bien sûr, ces proportions sont plutôt variables et loin d’être figées : certaines personnes travaillent plus, d’autres personnes ont besoin de plus de temps pour leurs activités privées, avec des obligations particulières. Pour ma part, je pense surtout qu’il est important de bien séparer l’activité professionnelle et l’activité privée, sans quoi il est difficile d’arriver à un équilibre et de trouver le bonheur.

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