La question russe

7 décembre 2020

Par Carole Grimaud Potter

Tout comme la chimie cinétique, laquelle étudie l’évolution temporelle d’un système chimique, et détermine un point initial à toute évolution, l’annexion de la Crimée en 2014 aura sans doute marqué le point de départ de la « question russe ». Avant cela, peu se la serait posée. Les universités occidentales avaient progressivement, et durant une vingtaine d’années après l’implosion de l’Union Soviétique, cessé de former des spécialistes de la Russie. Le sujet n’ayant plus semblé d’actualité, hormis pour les spécialistes vieillissants, la Russie se résumait peu ou prou à une lointaine puissance régionale « émergente », sortie d’une ère glaciaire pour se réchauffer au coin du feu du libéralisme économique, vouée à rejoindre le club mondial et à en adopter les règles.

Dirigée par un président qui aimait les ours et les expressions « coup de poing », les signaux annonciateurs d’un « retour de la Russie » et avec elle, inévitablement, une nouvelle « question russe », avaient été largement ignorés par les chancelleries occidentales, sans doute embarrassées et démunies face à ce qui leur apparaissait alors comme un nouveau produit « Russie », une sorte de Rubik’s cube à sept faces. Le discours de V.Poutine, lors de la Conférence de sécurité de Munich en 2007 avait bien éveillé quelques inquiétudes mais ce sera le réveil brutal de 2014 qui marquera la fin d’une période d’absence de question russe.

Or, en dépit de ce que l’on a pu croire, la Russie, héritière de deux empires déchus, n’a jamais cessé de se voir que comme une grande puissance. La triple crise économique, sociale et identitaire que le jeune Etat traversa dans les années 1990, portait en elle les germes de la Russie de 2020, celle qui dénonce l’unilatéralisme américain, bouleverse l’ordre international et s’invite jusque dans les débats des élections présidentielles américaines ou européennes. La « plus grande catastrophe géopolitique » que fut la faillite de l’URSS selon la fameuse formule de V. Poutine, vidée de son sens à force d’avoir été répétée par les médias, n’exprime rien de moins que la principale menace pour la Russie d’hier et d’aujourd’hui : une menace interne, existentielle, celle du cauchemar de la dislocation de la structure, de ses frontières ou du pouvoir.

Le « retour de la Russie » s’est fait par nécessité, celle de défendre ses intérêts nationaux, de développer ses influences dans son ancien espace afin de consolider la structure fédérale et son pouvoir central. La « question russe » n’en est pas une, dès lors que l’on admet ce constat. Le dialogue devenu conflictuel entre la Russie et les pays occidentaux aujourd’hui sert plus que jamais à la légitimation et à la consolidation du régime, pour qui « la question occidentale » contemporaine s’est posée en 1999.

Les bombardements de l’OTAN sur Belgrade, en Serbie, après l’échec des négociations sur un plan de paix au Kosovo, aura marqué sinon confirmé l’appréhension d’une réémergence d’une menace extérieure. Les révolutions de couleur dans les espaces de l’ancienne orbite soviétique (Ukraine, Géorgie) auront illustré, du côté russe, la face visible de cette menace. La reconnaissance de fait, non sans moults remous et gesticulations, de l’annexion de la Crimée, par l’Occident, aura, in fine, validé cette perception russe de la menace.

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