La science n’attend pas les diplomates

31 mars 2026

La science n’attend pas les diplomates

Ce programme européen conditionne l’avenir de la Suisse bien au-delà des laboratoires

Doté d’un budget de 95,5 milliards d’euros pour la période 2021–2027, Horizon Europe est le plus grand programme de financement de la recherche et de l’innovation au monde. Pour la Suisse, dont la participation a été suspendue puis progressivement rétablie à la suite des tensions institutionnelles avec l’Union européenne, ce retour ne relève pas d’un simple accès à des fonds supplémentaires. Il conditionne, plus profondément, la capacité du pays à rester un acteur central de l’économie de la connaissance.

Les bénéfices d’Horizon Europe, la Suisse les a découverts à rebours, en les perdant. Durant la période de restriction, plusieurs hautes écoles et universités ont observé une érosion sensible de leur attractivité : certains doctorants et post-doctorants préféraient rejoindre des établissements situés dans des pays pleinement associés, où les perspectives de financement compétitif étaient directement accessibles. Le Conseil européen de la recherche, l’un des instruments phares du programme, distribue des bourses qui ne financent pas seulement des projets, elles signalent l’excellence d’une institution et fondent sa réputation internationale sur le long terme. Mais l’érosion ne s’est pas limitée aux talents en formation. Pour les chercheurs établis, la participation restreinte avait progressivement relégué la Suisse à des positions secondaires au sein des consortiums européens : on y subissait les orientations plutôt qu’on ne les définissait. Dans la recherche contemporaine, piloter un projet, c’est orienter les travaux, contrôler la distribution des ressources et peser sur les priorités scientifiques du continent. La réintégration dans Horizon Europe restaure cette capacité d’initiative, pour les institutions comme pour les individus.

Pour le tissu économique suisse, et en particulier pour les PME innovantes et les start-up technologiques, Horizon Europe remplit une fonction que le financement privé ne peut pas assurer seul. Le programme propose des instruments spécifiquement conçus pour les projets à haut risque technologique, ceux que les investisseurs hésitent à soutenir faute de visibilité sur le retour. Durant la période de restriction, certaines entreprises suisses avaient contourné l’obstacle en s’appuyant sur des partenaires européens comme intermédiaires, au prix de dépendances stratégiques et d’une perte de maîtrise sur leurs propres projets. Le retour à une participation directe supprime ces frictions et rétablit une autonomie d’action essentielle, d’autant plus précieuse que le programme fonctionne aussi comme un révélateur politique : sa suspension partielle a montré que la coopération scientifique n’est pas immunisée contre les aléas institutionnels. Les mécanismes de financement transitoires mis en place par le Conseil fédéral ont joué leur rôle d’amortisseur, mais sans pouvoir reproduire la densité des réseaux européens ni la profondeur des alliances industrielles et scientifiques qui s’y construisent. La science, contrairement à la diplomatie, n’accepte pas aisément les interruptions : un réseau se construit sur des années, et se défait bien plus vite.

En définitive, Horizon Europe n’est pas seulement un programme de financement. C’est l’infrastructure relationnelle au sein de laquelle se joue une large part de l’avenir scientifique et économique de la Suisse. Pour les étudiants, il ouvre des parcours. Pour les chercheurs, il restaure une influence. Pour les entreprises, il rétablit une liberté d’action. Et pour le pays tout entier, il signale l’intensité de son ancrage dans le projet européen, un ancrage dont la valeur dépasse largement, la somme des subventions reçues.

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