LE PRAGMATISME ET LA GRACE – UN ULTIME HOMMAGE A VALERY GISCARD D’ESTAING

14 janvier 2021

Par Dessy Damianova

Le pragmatisme et la grâce, Valéry Giscard d’Estaing les possédait les deux, en abondance. Il savait les combiner d’une manière qui est restée inégalable et dont lui seul avait le secret. La silhouette longiligne du troisième président de la Cinquième république a traversé six décennies de l’histoire de France sans jamais cesser d’incarner, aux yeux du monde, l’élégance, la finesse, la grâce et la délicatesse françaises. Cette silhouette gracieuse et longiligne était en même temps surmontée d’une tête froide où le pragmatisme régnait en maître absolu.

Giscard était quelqu’un pour qui la défense de l’intérêt économique devait passer avant la politique, et la bonne marche des affaires – avant les intransigeances et les acharnements de type idéologique. Aujourd’hui, on a du mal à imaginer que sa présidence (1974-1981) se situait, chronologiquement parlant, au cœur de la grande confrontation entre le bloc de l’Est et  l’Ouest, tant la Guerre froide, même en mode « détente », laissait Giscard…de glace.

Un mondialiste de la première heure.

En effet, s’il y avait un domaine où le gracieux Valéry Giscard D’Estaing était balourd et maladroit, c’était bien la Guerre froide. Etranger à ce conflit et à son esprit de bloc, Giscard comprenait aussi  « entente » là où les autres ne voyaient qu’une « détente » entre l’Occident et Moscou, une accalmie de courte durée entre des camps qui restent antagonistes. VGE, lui, avait préféré établir des relations de confiance avec le dirigeant soviétique Brejnev et refusé de boycotter les Jeux olympiques organisés par l’URSS en 1980. Face aux Américains, il affirmait la « vocation indépendante » de la France.

Mais si VGE avait évité de participer aux hostilités de la Guerre froide, c’était parce qu’il se projetait déjà dans le monde qui allait venir après cette guerre : un monde qui, libre de frontières, sera globalisé et ouvert… Encore en 1975, VGE déclarait que « la politique extérieure de la France sera une politique mondialiste et de conciliation. » 1975 est d’ailleurs une année cruciale dans cette « politique mondialiste » de Valéry Giscard d’Estaing. Année, également, de la signature de l’Acte final d’Helsinki, elle a vu la création, sous impulsion de VGE, d’une sorte de « sommet des grands » censé réunir régulièrement les dirigeants des pays les plus industrialisés du monde. Les futurs G-7, puis G-8 furent ainsi nés.

Sur le plan européen, le président Giscard se montre infatigable. Il est à la base de grandes réalisations qui, sous leur forme originelle ou nouvelle, restent incontournables pour l’existence et le fonctionnement de l’UE. Sous impulsion giscardienne sont ainsi lancées, en 1979, les premières élections européennes au suffrage universel tandis que la même année, toujours par initiative de VGI, est introduite une valeur de référence, l’Ecu, précurseur de l’actuel euro.

La grâce en plus et l’arrogance en moins.

Promoteur du G-8, père de l’euro, mondialiste de la première heure, VGE était-il satisfait, au déclin de sa vie, de la manière dont la mondialisation s’était poursuivie ? Était-il content des transformations qu’elle apportait à son pays, à l’Union européenne et au reste du monde ? Ne croyait-il pas secrètement, ensemble avec d’autres économistes et politiciens, que cette mondialisation, ne soit pas devenue inéquitable et « malheureuse » ? Et qu’on aurait pu faire mieux ?

Le récent décès de VGE a déclenché un torrent de rapprochements entre lui et Emmanuel Macron. Venu très jeune au pouvoir en 1974, technocrate, européen convaincu, mondialiste, le troisième président de la Cinquième république avait en effet beaucoup de choses en commun avec l’actuel locataire de l’Elysée. Macron, c’est Giscard, les cheveux en plus, avait remarqué Eric Zemmour, le sulfureux journaliste de « Figaro ». Giscard, c’est Macron mais sans les poses napoléoniennes, on a envie d’ajouter. La grâce en plus et l’arrogance en moins…

On ne se rendait peut-être pas compte, mais avec Valéry Giscard d’Estaing, quelque chose de la grâce et de la gloire des Trente glorieuses, ces années de prospérité inouïe dont il avait si bien su incarner le crépuscule doré, rayonnait encore sur notre monde plein d’incertitude, de pessimisme et de sentiment d’impasse. Giscard devait partir juste au moment où cet éclat, aussi discret qu’il fût les dernières années, allait irrémédiablement s’éteindre.

La mort de VGE est plus qu’une disparition d’un président âgé : c’est la fin d’une époque.

 

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