LETTRE D’EMMANUEL MACRON AUX CITOYENS EUROPEENS : DE L’OUEST A L’EST, QUELLES FURENT LES REACTIONS ?

24 mars 2019

Par Dessy Damianova

En début de ce mois, le président français Emmanuel Macron publiait une Lettre aux citoyens européens qui, traduite quasi simultanément en 24 langues et parue dans les principaux médias de 28 pays, invitait 550 millions de citoyens européens à œuvrer pour une « Renaissance » bâtie « autour de trois ambitions : la liberté, la protection et le progrès ». Macron cherchait à provoquer un sursaut tout en réservant à la France – et peut-être à lui-même – le rôle dirigeant dans les futures affaires européennes. Comme il se doit dans des occasions pareilles, la Lettre se présentait comme un souverain survol de tous les domaines de la vie communautaire, y compris, bien évidemment, de l’économie. Pourtant, centrée sur les valeurs européennes et ayant un caractère avant tout « inspirationnel », la tribune du président français ne semblait pas s’attarder sur le domaine économique plus que sur les autres aspects du fonctionnement de l’UE. 

Plus spécialement, dans ledit domaine, Emmanuel Macron invite à réformer la législation en matière de concurrence et défend, à l’instar de ce qu’ont fait les Américains et les Chinois, l’introduction d’une « préférence ». Insistant sur une « préférence européenne », le président français se dit aussi en faveur d’une imposition de sanctions allant jusqu’à l’interdiction de cité, en Europe, pour des entreprises étrangères qui « portent atteinte à nos intérêts stratégiques et nos valeurs essentielles ». Sont ainsi visées toutes les entreprises qui enfreignent les normes environnementales, les obligations fiscales en vigueur dans l’UE ainsi que les règles sur la protection des données. La Lettre d’Emmanuel Macron prévoit aussi une supervision européenne sur les géants du Web avec des exigences accrues tant pour la transparence de leurs algorithmes que pour une concurrence loyale.

Le volet économique de la tribune du président français comporte aussi un aspect social. Macron souhaite un « bouclier social européen ». Rappelant que l’Europe fut la première à créer la sécurité sociale, le dirigeant français écrit en effet qu’une protection doit être instaurée pour « chaque travailleur, d’Est à l’Ouest et du Nord au Sud ». Cela se ferait par le biais d’un « salaire minimum européen, adapté à chaque pays ».

La partie économique de la Lettre de Macron est critiquée pour son manque de clarté sur les moyens prévus pour le financement des points les plus ambitieux de son programme. Ces plans ne peuvent être financés autrement que par l’argent des pays- membres eux-mêmes. Le moment est mal choisi pourtant car plusieurs Etats se montrent réticents à toute proposition liée à l’augmentation des contributions nationales dans le budget de l’Union. Or, le budget européen est voté seulement à l’unanimité…

Force est de constater que la Lettre du président Macron peine à convaincre et reste dans la sphère de l’utopie. De belles paroles, élégamment grandiloquentes, proférées par un président beau et jeune, cultivé et éclairé, citoyen à la fois de la République des Lettres et d’une Union Européenne qu’il veut « refonder », un leader inspirationnel qui veut « faire bouger les choses »… Cela est sans doute déjà beaucoup, mais est-il vraiment suffisant pour faire éclore une « Renaissance européenne » ?

Et si l’adage « toujours plus d’Europe » signifiait « toujours plus de Marché commun » ?

D’ailleurs, les peuples ne semblent plus s’intéresser aux manifestes qui viennent leur annoncer de nouveaux « âges d’or ». Les plus allergiques y sont, bien sûr, les populations de l’Europe de l’Est, celles, qui ont vécu des décennies entières dans le piège du « rêve communiste ». Les aspirations des « citoyens de l’Europe », de l’Ouest à l’Est, sont peut-être plus prosaïques qu’on ne le croit. Plus « terre à terre » que la Renaissance qu’on leur propose. Loin d’un envol vers de nouveaux beaux horizons, il y a comme un désir de retourner aux sources – aux origines de cette Europe d’avant, dont l’autre nom était « Marché commun » et qui, loin du vertige des élargissements et des grandeurs, n’avait eu d’autre but que travailler pour la paix et le bien-être matériel et social des peuples. 

C’est cette Europe-là, concrète et pragmatique, économiquement prospère et forte, que les « citoyens » désirent le plus – même ceux de l’Est qui, longtemps derrière le Rideau de fer, ne l’avaient jamais vraiment connue. D’ailleurs, c’est justement un homme de l’Est, le premier ministre tchèque, Andrej Babis, qui, étant parmi les rares chefs d’Etat européens ayant pris la peine de répondre à la tribune d’Emmanuel Macron, a rappelé à ce dernier la vocation originelle de l’Europe Unie. Celle-ci, ensemble avec la sauvegarde de la paix, se ramène à un seul but, plein de bon sens et d’un fécond réalisme : le Marché commun. « L’UE doit retrouver ses racines » – écrit Babis dans ce qui semble effectivement comme une réponse au président français – « et, avant tout, se concentrer sur l’achèvement du Marché commun, la suppression des barrières économiques et la gestion de la sécurité. »

 

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