L’UNION EUROPEENNE, GEANT MELANCOLIQUE, A L’HEURE DU CHOIX

27 mai 2019

Par Dessy Damianova

Ces deux dernières décennies, l’Union Européenne a marqué une croissance quantitative et numérique remarquable. Du fait de ses élargissements périodiques à l’Est, suite aussi à l’immigration en masse, l’Union a vu le nombre de ses habitants augmenter, voire exploser. Mais ce triomphe du nombre s’accompagne-t-il d’un bon équilibre entre la quantité et la qualité (aussi relatif et immanquablement fragile qu’un tel équilibre puisse être, dans la réalité) et l’ambition de croissance numérique est-elle toujours complétée par le souci de bâtir un bien-être collectif digne du 21 siècle ?

La réponse serait plutôt négative – au moins, à cette étape-là. Dès lors, on parle d’une crise que traversent actuellement les populations des pays- membres de l’UE. Un malaise qui, ces derniers temps – cela n’a échappé à personne – a pris la forme et l’expression d’une nostalgie du passé, d’un blues des temps « d’avant ».

La nostalgie du plein emploi.

Les enquêtes et les études d’opinion le confirment : le Vieux continent est gagné par un sentiment de nostalgie. Une étude récente réalisée pour le compte de la Fondation Bertelsmann et menée dans les cinq plus grands pays membres de l’Union Européenne (La France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Pologne) a montré que 67% des personnes interrogées regrettaient le passé.

Bien évidemment, vu les horizons historiques et culturels différents, vu aussi les passés différents, l’objet et les arguments de cette nostalgie ne peuvent être les mêmes pour tous les peuples européens. Pourtant, il y a un dénominateur commun sous lequel se placent toutes les nostalgies d’Europe – et c’est bien un dénominateur économique. En effet, qu’ils soient des « Ost-algiques » allemands, des Brexiters anglais (le Brexit étant à son tour le fruit d’une forte poussée de passéisme), des Yugo- nostalgiques (celle, surtout, des Serbes qui s’apprêtent à joindre l’Union Européenne), qu’ils soupirent après les Trente glorieuses de l’Ouest ou même après la planification centralisée du communisme de l’Est, ils ont tous le blues du plein emploi.

Quand on parle de « plein emploi », on se représente certes des valeurs très basses de chômage et un « emploiement » presque entier de la population. Considérée dans cette perspective-là, la statistique de l’UE est réjouissante: ces derniers temps, le chômage dans l’Union a baissé à un niveau de 6,5%. Ces données ne sont pour autant pas parvenues à dissiper le sentiment de malaise, encore donnent-elles l’impression d’un « plein emploi ». Comment cela s’explique-t-il ?

C’est que l’idée de « plein emploi » ne se mesure plus, au moins implicitement, à la seule réduction du chômage. Un deuxième critère interviendrait aussi : la qualité des « jobs », leur pérennité et stabilité, leur sûreté, leur « entièreté ». C’est tout cela qui fait la « plénitude », le « plein emploi ». Or, ce à quoi on assiste actuellement dans les pays de l’UE, c’est de nouveau la prééminence – cette fois sur le terrain du travail – de la quantité, du nombre (les nombreux emplois créés) sur la qualité. En effet, ensemble avec la nette amélioration de la conjoncture générale du marché du travail (avec, comme on l’a dit, une réduction du taux du chômage), on observe une dégradation sensible de la qualité même de l’emploi. Précarisé, « überisé », sujet à l’instabilité et à l’insécurité, ce dernier est, dans ce contexte, loin d’être « plein ».

Se tourner vers l’exemple suisse.

Les nouvelles élections européennes vont- elles changer quelque chose à la prééminence, dans l’espace de l’UE, de la quantité sur la qualité et du nombre sur le bien-être ? On justifie toujours cette course à l’agrandissement par le danger que représentent pour l’Europe ses concurrents, tous de redoutables géants – les pays- géants (avant tout les Etats-Unis et la Chine) et les géants du Net. Le danger est sans doute réel mais il est aussi passablement exagéré, comme bien de spécialistes l’ont démontré. A des moments, la manière dont la menace des géants est présentée semble s’inspirer directement de l’imaginaire de Game of Thrones !

Cette fois encore, des recettes et des solutions peuvent venir de la Suisse. Non-membre de l’UE, notre pays a souvent vu ses puissants voisins se tourner vers lui pour y puiser le bon exemple et l’expérience fructueuse. L’apprentissage professionnel des jeunes considéré comme la véritable clé du succès suisse, séduit particulièrement : on admire la valeur très basse – à peine 4% – du chômage dans le pays alpin et, plus généralement, la bonne santé de l’économie helvétique. C’est sans doute en s’inspirant de cette spécialité foncièrement suisse qu’est la formation professionnelle que les responsables européens ont décidé d’élargir à de jeunes apprentis le programme Erasmus, initialement destiné à une mobilité estudiantine- académique.   

 Le souci helvétique du bien-être collectif, les recettes suisses de lutte contre le chômage et contre la précarité – recettes comme toujours simples mais efficaces – peuvent, notamment, aider certains décideurs européens à quitter l’univers mythique où ils semblent léviter depuis quelques années et à se pencher les problèmes concrets des pays de l’UE. L’exemple suisse peut encourager ces dirigeants à commencer à œuvrer, en même temps que pour une meilleure compétitivité au niveau mondial, pour cette « économie sociale de marché hautement compétitive, qui tend au plein-emploi et au progrès social» dont parlait – ni plus, ni moins – l’article 3 du Traité fondateur même de l’Union Européenne.

 

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