Rencontre avec Marc Palahí, scientifique engagé au service de Sa Majesté et de l’humanité

22 janvier 2026

Rencontre avec Marc Palahí, scientifique engagé au service de Sa Majesté et de l’humanité

Photo Marc Palahi ©

Il a troqué la blouse blanche de scientifique chevronné pour le costume de Chief Nature Officer au sein de Lombard Odier, première banque à avoir désigné un expert à ce rôle. Sa Majesté Le Roi Charles III lui a confié la lourde responsabilité de repenser notre modèle économique, à bout de souffle. En tant que Directeur Général de la Circular Bioeconomy Alliance (CBA), Marc Palahí concentre tous les regards aujourd’hui en portant un changement de paradigme : accélérer la transition vers une économie axée sur la nature, alimentée par elle et prospérant en harmonie, à travers la mise en œuvre de projets à impact. Le Monde Economique s’est entretenu avec cet homme d’actions et de convictions pour un tour d’horizon sans concession.

Par Sabah Kaddouri

La nature est la raison même de notre existence. Pour autant, nos modèles économiques n’ont pas encore intégré l’enjeu de connecter business et biodiversité. Comment convaincre les entreprises qu’investir dans la nature est stratégique ?

Marc Palahí : Notre modèle économique et sociétal n’a pas encore intégré un aspect fondamental : La nature est le socle même de notre économie, car elle constitue l’infrastructure clé qui régule notre système planétaire, comprenant notre climat, l’eau que nous buvons, la nourriture que nous mangeons et l’air que nous respirons. Les rapports scientifiques sont aujourd’hui sans appel en sonnant l’alerte sur le pic de résilience désormais atteint, conséquence de siècles de surproduction extractive décorrélée du cycle de la nature. Investir dans la nature n’est pas seulement stratégique, mais vital. Notre planète n’a plus la capacité d’absorber ce choc et nous l’observons quotidiennement : dérégulation du climat, catastrophes naturelles, augmentation des prix alimentaires, des matières premières, problématiques sanitaires…, les pertes économiques sont colossales. Nous parlons de centaines de milliards de dollars chaque année ! Une récente étude publiée par la Banque Européenne d’Investissement et un groupement d’assurances fait état d’un déficit de l’ordre de 28 milliards d’euros annuels rien qu’au niveau de l’industrie alimentaire continentale.

En parallèle, nous voyons de nombreuses chaînes d’approvisionnement au bord de l’effondrement en raison de l’effet combiné du changement climatique et de la dégradation de la nature. Le café et le cacao, par exemple, ont atteint des prix record au cours des deux dernières années.

Il en va donc de la pérennité de notre système économique actuel et de la survie des plus fragiles d’entre nous, car l’Occident a une responsabilité morale. Les pays du Nord sont en capacité d’inverser la tendance.

Tous les voyants sont donc au rouge. Cependant, soyons honnêtes, il ne peut y avoir de changement de trajectoire sans une gouvernance politique forte et alignée. Nous venons de clôturer la COP 30, et il y a beaucoup de frustrations chez les experts, activistes et entrepreneurs engagés qui ne voient pas venir la révolution verte…

Marc Palahí : Je comprends cette frustration car je la ressens moi-même ! Les progrès sont beaucoup trop lents, timides comparativement à l’urgence de la situation. Effectivement, toute régulation concertée prend du temps, mais la transformation peut déjà être menée par le secteur privé. Il est donc très important de montrer par les faits que les lignes bougent sur le terrain. C’est l’une des missions de la Circular Bioeconomy Alliance établie par Sa Majesté Le Roi Charles III et que je dirige. Nous avons ainsi lancé plusieurs Living Labs à travers le monde, ces initiatives reposent sur des partenariats public-privé qui placent les communautés locales au cœur du dispositif. L’objectif est de transitionner d’une économie extractive à une économie régénérative consistant à restaurer les paysages et les écosystèmes affectés par nos modes de production intensifs, irrespectueux du cycle naturel. Nos Living Labs allient science, technologie, savoirs autochtones et volonté entrepreneuriale.

Marc Palahi – St James Palace London ©

Ces laboratoires visent à démontrer comment créer de manière holistique des paysages régénérateurs et des chaînes d’approvisionnement en symbiose avec l’environnement, les communautés locales et les populations autochtones, en leur garantissant des moyens de subsistance. Et plus encore, en leur donnant un accès direct aux marchés internationaux.

En Inde, une initiative de mode régénératrice se concentre sur la restauration des paysages pour une production durable de cachemire, avec le soutien de la maison Brunello Cucinelli. C’est grâce à nos success stories que l’on parviendra à convaincre toutes les parties prenantes.

L’économie de demain ne pourra prospérer que si elle le fait en harmonie avec la nature.

Le bras financier a un rôle déterminant. Vous êtes également Chief Nature Officer au sein de la banque Lombard Odier. Seule institution bancaire à avoir créé ce titre. Est-ce que le changement de paradigme commence par là ?

Marc Palahí : La désignation d’un Chief Nature Officer devrait être obligatoire. La crise environnementale ne peut être résolue sans comprendre, valoriser et investir dans la nature pour ce qu’elle est fondamentalement : le véritable moteur de notre économie. Or, comme évoqué, notre modèle économique n’a pas admis cette composante pourtant prépondérante. La mission du CNO est de fournir une nouvelle vision, fondée sur la science, pour que les décideurs financiers et institutionnels puissent appréhender la réalité du monde actuel en termes de limites planétaires au sein desquelles opérer. Cette culture du changement doit être impulsée au plus haut niveau des entreprises, de fait, je travaille en étroite coordination avec les associés de la banque Lombard Odier.

Concrètement, qu’est-ce qui est déjà entrepris par la banque Lombard Odier ?

Marc Palahí : Au sein de Lombard Odier, nous développons actuellement plusieurs stratégies dont l’une a vocation à soutenir des entreprises spécialisées en matière régénérative. A titre d’exemple, nous prévoyons d’investir dans des compagnies opérant dans le secteur alimentaire où se situe l’urgence. Pour l’heure, ces sociétés restent petites par la taille faute d’investissements. Je dois notamment m’assurer du schéma inclusif de cette transition puisqu’il faut permettre aux agriculteurs de vivre de leurs activités, il convient également de stimuler toute la filière pour qu’elle bénéficie à tous. Lombard Odier alimente par ailleurs un fonds visant à réduire l’impact des déchets plastiques tout au long de la chaîne de valeur (le Plastic Circularity Fund), de la conception de bioplastiques au recyclage en passant par la suppression des usages uniques. Nous pensons que ces stratégies offriront une performance d’investissement à long terme pour nos clients.

In fine, nous aspirons à faire émerger un écosystème capitalistique efficient pour transformer toutes nos industries.

Existe-t-il un consortium ou un projet de fédérer plusieurs banques pour aller plus vite dans cette transformation ?

Marc Palahí : Non, Lombard Odier travaille encore seule sur ces questions. Certes, il y a quelques initiatives mais elles n’ont pas vocation à réformer structurellement. Parlons moins, et agissons plus, c’est ce que m’inspire la situation aujourd’hui.

Quant à la Circular Bioeconomy Alliance, quels sont les secteurs locomotifs et les acteurs pleinement conscients des enjeux ?

Marc Palahí : L’industrie de la mode italienne a pris le leadership avec deux acteurs très volontaristes. Je citerai le Sustainable Markets Initiative Taskforce dirigé par Federico Marchetti (également membre du conseil d’administration de Giorgio Armani), qui a joué un rôle clé pour mettre la Circular Bioeconomy Alliance en relation avec les marques italiennes, ainsi que Bruno Cucinelli. Finalement, ce n’est pas surprenant au vu de l’histoire du pays qui a vu naître la Renaissance. Nos voisins transalpins sont des visionnaires, encore une fois, ils ont compris que nous avions besoin d’une nouvelle Renaissance. Ces deux marques de luxe font un travail remarquable et sont de précieux soutiens au sein du CBA. J’estime que dans chaque secteur, il est nécessaire d’avoir quelques champions pour inspirer le changement.

Apulia Regenrative Cotton Project – Photo © Federica Livia Frigobar Production

A travers le projet Apulia Regenerative Cotton (un Living Lab 1.0 de l’Alliance pour la Bioeconomy Circulaire), nous avons développé un site expérimental de culture de coton régénératif afin de tester et d’évaluer scientifiquement une production durable de coton en Italie. Tout un écosystème est engagé dans cette démarche à l’instar de l’Institut Forestier Européen (EFI), du Conseil Italien de la Recherche Agricole et de l’Economie (CREA) et de l’organisme PRETATERRA. Environ 1 000 t-shirts ont été fabriqués à partir du coton issu de la première récolte. Ces t-shirts sont dotés d’un QR code et d’un passeport numérique garantissant leur authenticité et leur traçabilité sur tout le parcours. De la culture à la vente en boutiques, en passant par la transformation, le tissage, la fabrication et l’emballage, chaque fournisseur impliqué est audité afin d’obtenir la certification Regenagri. Ces articles Made in Italy conçus en harmonie avec la nature sont très bien reçus par la clientèle.

Voilà un exemple réussi à dupliquer à grande échelle, j’en reviens à cet appel au secteur privé qui est au cœur de ce changement de paradigme.

Nous nous appuyons aussi sur les architectes dont l’action est clef. Il est impératif de révolutionner notre façon de construire, de recourir à des éléments issus de la culture régénérative, comme le bois. C’est grâce au bois que nous restaurons naturellement le carbone. La ville du futur doit systématiquement implanter des espaces verts pour améliorer la santé des habitants. Regarder, marcher, respirer la nature, contribuent à améliorer l’état physique et mental des populations et d’amoindrir la pression sur les politiques sanitaires.

En résumé, la Circular Bioeconomy Alliance (CBA) combine savoir scientifique, volonté entrepreneuriale, sagesse autochtone, performance économique et ancrage avec la communauté visant à développer des modèles reproductibles qui catalysent la transformation à grande échelle des industries et des paysages, au bénéfice de l’homme et de la nature.

Lors de la conférence annuelle de la Circular Bioeconomy Alliance à St. James’s Palace à Londres, plusieurs personnalités engagées et expertes ont été réunies dans des workshops. Qu’est-ce qui ressort des propositions formulées en octobre dernier ?

Marc Palahí : Nous avons eu de très bonnes idées. A présent, nous sommes en train d’aligner certaines propositions avec des donateurs potentiels en vue de les matérialiser dans des Livings Labs. En 2026, nous allons implémenter deux à quatre d’entre elles. D’ailleurs, sur l’édition 2025, nous avons été heureux d’annoncer la mise en oeuvre de plusieurs projets nés des discussions de l’année précédente. L’action suit toujours la discussion. Je le répète, il n’y a rien de mieux que de démontrer sur le terrain.

L’eau, notre ressource la plus précieuse, et au cœur de toutes les industries, sa bonne gestion est en train de creuser le fossé Nord/Sud. Lors de la conférence annuelle de la Circular Bioeconomy Alliance vous avez notamment sélectionné l’ONG de référence No Water No Us – fondée par l’entrepreneur engagé Malek Semar – pour adresser cette urgence. Comment travaillez-vous sur le terrain ?

Marc Palahí : Sans eau, il n’y a aucune vie comme le dit explicitement l’ONG No Water No Us. C’est pourquoi nous considérons cette ressource à toutes les étapes. La CBA a établi sept principes au préalable de tout Living Lab auquel l’eau est intrinsèque. Ainsi, trois critères doivent obligatoirement être durables ; trois autres doivent faire preuve de résilience et le dernier se conformer au principe d’harmonie avec la nature. L’eau est un indicateur clef (Key Performance Indicator). L’un de nos Livings Lab 1.0 au Tchad a su relever le défi de la sécheresse du climat africain en optimisant sa consommation d’eau. Devenu une référence, ce projet aspire à changer d’échelle pour nourrir de plus grandes ambitions.  

Entre vos deux casquettes, de quoi êtes-vous le plus fier quand vous regardez le chemin parcouru ?

Marc Palahí : Je suis un scientifique de formation, j’ai travaillé vingt-cinq ans durant dans ce domaine et dirigé une grande équipe au sein de l’Institut Européen des Forêts. A un moment de ma vie, j’ai souhaité faire un saut dans l’inconnu en quittant un milieu que je connaissais parfaitement pour le monde de la finance chez Lombard Odier. Un monde où le langage et le mindset différaient de ce que je connaissais. Et dans le même temps, j’ai rejoint l’univers de la solidarité en prenant la direction du mouvement à impact fondé par Sa Majesté Le Roi Charles III. A vrai dire, j’ai toujours considéré que le scientifique devait s’engager sur ces sujets de manière proactive. Je concède que c’était un choix risqué car il consistait à traduire le savoir scientifique en actions dans des secteurs nouveaux pour moi. Cependant, en regardant dans le rétroviseur, je réalise le chemin accompli… Quand une idée se concrétise en projet viable sur le terrain, alors je ressens une sincère fierté d’avoir osé franchir le pas.

Mais pour être encore plus précis, ma plus grande fierté est de travailler au côté du Roi Charles III. Le monarque britannique est un précurseur qui a compris avant tout le monde les enjeux fondamentaux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. Son regard visionnaire appartient à l’Histoire.

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