Photo © l’Atelierphoto Olivier Evard
Investir au capital d’entreprises non cotées, participer à leur transformation, créer de la valeur sur le long terme : le private equity incarne l’investissement dans l’économie réelle par excellence. Pourtant, cette classe d’actifs demeure largement inaccessible en Suisse aux personnes qui n’appartiennent pas au cercle fermé de la haute finance. Zyed Meddeb, fondateur du Foster Club, ambitionne de démocratiser cet accès en créant une communauté où l’éducation financière précède l’investissement, et où les intérêts sont véritablement alignés. Son initiative vise également à soutenir les startups innovantes, en permettant à des investisseurs éclairés de contribuer à des projets porteurs de transformation, de sens et d’impact. Décryptage d’une révolution en marche.
Monde Économique : Le marché mondial du private equity traverse une phase de démocratisation sans précédent. Selon McKinsey, les investisseurs non institutionnels représenteront près de 50% de la collecte d’ici 2027. Comment expliquez-vous que la Suisse reste à la traîne de ce mouvement ?
Zyed Meddeb : Le paradoxe suisse est fascinant. Nous disposons d’un des niveaux d’épargne par habitant les plus élevés au monde, nos fonds de pension ont enregistré une croissance annuelle moyenne de 6,7% sur dix ans contre seulement 1,9% en Allemagne, et pourtant nous restons prisonniers d’une approche ultraconservatrice de l’investissement. Cette situation s’explique par un contexte de prospérité prolongée qui n’a tout simplement pas créé le besoin d’explorer des alternatives.
Pendant des décennies, le système de retraite suisse a fonctionné de manière exemplaire. Les rendements des placements traditionnels suffisaient largement à garantir un niveau de vie confortable. Il n’y avait donc aucune urgence à se complexifier la vie avec des stratégies d’investissement plus sophistiquées. Mais aujourd’hui, avec l’érosion du pouvoir d’achat, la pression inflationniste et l’évolution démographique, ce modèle montre ses limites. Ce qui est particulièrement frappant, c’est le décalage avec ce qui se passe aux États-Unis et en Europe.
Monde Économique : Le marché mondial du private equity devrait atteindre environ 1 100 milliards de dollars (1,1 trillion USD) d’ici 2032. Face à ces chiffres vertigineux, quelle peut être la place de la Suisse, et plus spécifiquement, quel rôle peuvent jouer des initiatives comme le Foster Club ?
Zyed Meddeb: Ces chiffres illustrent une transformation profonde de l’architecture financière mondiale. Ce qui est encore plus révélateur, c’est la part croissante des investisseurs retail dans cette expansion. Aux États-Unis, les contributions des investisseurs particuliers au private capital pourraient passer de 80 milliards de dollars aujourd’hui à 2 400 milliards d’ici 2030. La Suisse dispose d’atouts stratégiques uniques pour capter une part significative de cette dynamique de croissance. Parmi eux, Partners Group, acteur mondial de référence dans le domaine de l’investissement privé, incarne l’excellence helvétique à l’international. Le pays bénéficie également d’une concentration exceptionnelle de wealth managers et de family offices, offrant une expertise rare en gestion patrimoniale. À cela s’ajoute la présence de la banque UBS, reconnue comme l’un des plus importants gestionnaires de fortune à l’échelle mondiale et où j’ai eu l’opportunité de faire mes armes, notamment sur les marchés « offshore ».
Le rôle du Foster Club s’inscrit précisément dans cette dynamique. Nous ne cherchons pas à concurrencer les géants institutionnels, mais à créer le chaînon manquant entre l’épargne privée abondante en Suisse et les opportunités d’investissement dans l’économie réelle.
Monde Économique : Vous avez évoqué le rôle historique des banques dans la distribution du private equity. Or, on observe aujourd’hui une désintermédiation croissante avec l’émergence de plateformes digitales et de clubs d’investissement. En quoi le Foster Club se différencie-t-il de ces nouveaux acteurs ?
Zyed Meddeb: La désintermédiation que nous observons n’est pas propre au private equity, elle touche l’ensemble de l’industrie financière. Mais contrairement aux plateformes purement transactionnelles qui automatisent l’accès aux deals, le Foster Club se positionne comme un écosystème, combinant networking, éducation financière et opportunités d’investissement.

Notre différence fondamentale réside dans notre approche communautaire : nous ne vendons pas de produits financiers, nous facilitons l’accès à des opportunités d’investissement soigneusement sélectionnées. Nos membres paient pour rejoindre un écosystème de qualité, pas pour acheter tel ou tel placement. Cette distinction est fondamentale et reflète l’évolution du marché vers plus d’alignement d’intérêts.
Monde Économique : Le Foster Club se présente comme un « écosystème » structuré autour de deux verticales. Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par ce terme et expliquer concrètement comment ces deux piliers s’articulent et se complètent afin de créer de la valeur pour vos membres ?
Zyed Meddeb: La notion de « verticale » désigne ici un axe stratégique autonome mais complémentaire de notre proposition de valeur. Contrairement à une approche monolithique où tout serait mélangé, nous structurons délibérément le Foster Club autour de deux piliers distincts qui se nourrissent l’un l’autre, créant un effet de synergie puissant.
La verticale networking n’est pas une succession d’apéritifs mondains où l’on échange des cartes de visite. Nous concevons des événements thématiques de haute qualité, construits autour d’enjeux business concrets et d’opportunités de collaboration tangibles. Chaque rencontre est pensée pour générer des synergies opérationnelles : un dirigeant de PME industrielle qui rencontre un expert en transformation digitale, un entrepreneur cleantech qui découvre un CFO expérimenté cherchant un nouveau challenge, un investisseur sectoriel qui identifie une opportunité de co-investissement avec d’autres membres. L’objectif n’est pas simplement de « networker » au sens classique du terme, mais de créer des connexions pertinentes qui débouchent sur des résultats mesurables : partenariats commerciaux, recrutements, échanges de bonnes pratiques, voire création de consortiums d’investisseurs.
Nous organisons également des masterclasses, des sessions de travail collaboratives où les membres partagent leurs défis et trouvent collectivement des solutions. Cette dimension d’apprentissage continu et de montée en compétences collective est essentielle.
La verticale investissement, quant à elle, matérialise l’accès aux opportunités que nous évoquions précédemment. Nous travaillons avec un réseau de partenaires triés sur le volet et un comité d’audit composé d’experts sectoriels pour sourcer, analyser et structurer des opportunités d’investissement qui ne sont généralement pas accessibles au grand public. Il peut s’agir de participations au capital d’entreprises non cotées dans le cadre d’opérations de private equity, mais également d’une opération immobilière lorsque nous identifions des opportunités exceptionnelles.
Ce qui est fondamental, c’est que nous réalisons nous-mêmes, avec nos partenaires, toute la due diligence nécessaire avant de proposer une opportunité à nos membres. Nous analysons les business plans, rencontrons les équipes de direction, vérifions les aspects juridiques et financiers, évaluons les risques et les stratégies de sortie. Cette rigueur dans la sélection est non négociable. L’articulation entre ces deux verticales crée un cercle vertueux. Le networking permet aux membres de mieux se connaître, de développer la confiance mutuelle, et parfois de former des syndicats d’investisseurs informels pour des co-investissements. Inversement, le fait d’investir ensemble dans les mêmes opportunités renforce considérablement les liens au sein de la communauté. Les membres deviennent co-actionnaires, partagent les mêmes intérêts, suivent ensemble l’évolution de leurs investissements, et créent une véritable communauté d’intérêts alignés.
Monde Économique : En termes de développement, quelles sont vos ambitions géographiques et sectorielles pour les trois à cinq prochaines années ? Comment voyez-vous évoluer la taille et la structure du Foster Club ?
Zyed Meddeb: Notre stratégie de développement est résolument pragmatique et séquentielle. À court terme, notre priorité absolue est de consolider notre présence en Suisse romande. Nous visons une communauté de 200 à 300 membres actifs d’ici fin 2026, avec au moins 5 à 10 investissements réalisés collectivement. La Suisse alémanique représente évidemment un potentiel considérable. Nous prévoyons d’ouvrir un hub à Zurich, mais seulement une fois que nous aurons perfectionné notre modèle opérationnel en Suisse romande. L’erreur serait de nous disperser trop rapidement.
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