Photo Barbara Depraz ©
Dans les hauteurs de la Gruyère, là où les saisons sculptent les paysages, Barbara Depraz a grandi au milieu des montagnes… et des possibles. Elle ne savait pas encore qu’à 30 ans, un accident allait tout effacer : le geste précis, la pensée fluide, la certitude du lendemain. Ni qu’elle allait tout reconquérir. Un pas après l’autre. Son fil rouge, à travers tout : « Il faut toujours y croire. »
Née à Fribourg d’un père toscan et d’une mère fribourgeoise, Barbara Depraz grandit à cheval entre deux mondes, deux langues, deux cultures et hérite très tôt d’un double regard : enraciné et ouvert. Mais c’est surtout auprès de ses grands-parents, gérants d’un hôtel à Moléson, que se forge son imaginaire. Là, dans ce microcosme vibrant, se croisent des voyageurs venus du monde entier. « J’ai joué avec les enfants de toutes les cultures », se souvient-elle. Une enfance cosmopolite, presque hors du temps, qui contraste avec le retour à l’école, où elle découvre très tôt le röstigraben. « Je ne comprenais pas qu’on puisse mettre des barrières entre les gens. » Ce choc, aussi discret soit-il, façonne déjà une conviction profonde et l’installe dans une singularité qu’elle revendiquera toute sa vie.
Après un pensionnat en Suisse alémanique et le gymnase au collège Gambach à Fribourg, Barbara se tourne vers la finance, enchaîne les cursus, travaille en fiduciaire. Un parcours lisible, ordonné, prometteur. Puis, à 30 ans, tout bascule. Un grave accident de voiture. Traumatisme crânien, déficits cognitifs, difficultés de motricité fine, une décennie à reconstruire ce qui semblait acquis. Les gestes les plus simples deviennent des défis. « Je ne pouvais plus saisir des pièces de monnaie. »
Commence alors un combat silencieux, méthodique, presque scientifique. D’abord par le geste. Elle s’inscrit pour cela à l’École Athenaeum à Lausanne pour étudier l’architecture d’intérieur, non par vocation, mais pour forcer sa main à tenir un crayon, à tracer une ligne droite. « Je me suis énormément énervée », admet-elle. Mais elle persiste. Jusqu’à retrouver la précision, la maîtrise, et au passage, décrocher un diplôme. Place ensuite à la reconstruction de l’esprit. Pour discipliner sa mémoire vacillante et canaliser ses pensées dispersées, elle se tourne vers la psychologie à UniDistance. Une discipline exigeante par sa rigueur et sa densité, qui transforme l’effort de mémorisation en une véritable rééducation cognitive. Elle s’entraîne et performe matin et soir, comme une athlète de haut niveau, à lire une phrase et à en garder le sens jusqu’au bout. Au fil des mois, les connexions se reforment progressivement, ouvrant la voie à un rétablissement total et permettant de révéler la brillante stratège d’aujourd’hui.
Ces années de rééducation ne sont pas que des années de repli. En parallèle, elle se passionne pour la PME, observe et conseille discrètement. « Le monde des PME est un microcosme fascinant », dit-elle. Un espace où tout peut basculer vite, pour le meilleur comme pour le pire. C’est dans cet univers qu’elle s’ancre.
En 2017, elle est engagée comme responsable des finances et des ressources humaines chez Tech-Laser Sandoz SA, une entreprise de métallurgie et de découpe laser basée à Villeneuve. Un an plus tard, on lui confie la direction. À la tête d’une trentaine de collaborateurs, Barbara Depraz ne se contente pas de gérer : elle imprime sa vision. Elle ouvre les portes de l’industrie, littéralement, à des visiteurs, à des jeunes, à tous ceux qui croient encore que la métallurgie se pratique au marteau et à l’enclume. « Nos mondes sont extraordinaires, mais on ne les connaît plus. On n’est pas à Germinal. » Elle veut reconnecter l’industrie à la société. Montrer la modernité, la précision, l’intelligence de ces métiers. Une démarche héritée certainement de son enfance. De cet hôtel où tout le monde entrait. Où les différences n’étaient pas des obstacles, mais des richesses. Elle insuffle un management intégratif, fondé sur la bienveillance et l’innovation. Son parcours en psychologie n’est pas un détour, c’est le cœur de son approche.
Disponible, engagée dans son travail comme dans de nombreuses causes (Swissmem, GIM, co-présidente du GEC, Administratrice du Cercle des Administratrices, comité du Yverdon Sport Féminin, et bien d’autres…), parfois jusqu’à s’oublier. Son entourage le lui rappelle : il faut aussi savoir ralentir. Mais ralentir n’a jamais été son moteur. Pour cette femme de terrain qui aime flirter avec la vitesse sur les circuits, la vie se conjugue à un rythme soutenu. Mais attention, son goût pour la vitesse n’est jamais synonyme de précipitation : chaque décision, chaque virage de sa vie est négocié avec la précision chirurgicale d’une pilote de course. Petite, elle rêvait de « conquérir des territoires », de découvrir le monde, de gérer de grands hôtels. Si les chemins ont divergé, l’élan est resté intact. Aujourd’hui, elle explore d’autres territoires : ceux de l’entreprise, de l’humain, de la transformation.
Mais derrière cette cadence effrénée et cette énergie débordante, se cache avant tout une femme de cœur. Sa générosité et son sens de l’écoute en font un repère pour son entourage, toujours prête à s’engager pleinement pour les autres. Pour recharger ses propres batteries et nourrir ce feu intérieur qui la consume autant qu’il l’anime, elle a installé ses propres sanctuaires. Le premier est sauvage et solitaire. C’est dans le silence brut de la nature qu’elle vient apaiser le tumulte de ses pensées. Elle arpente les sentiers de la forêt pour s’y ancrer, cherche l’immensité de la montagne pour prendre de la hauteur, et se laisse bercer par la sérénité du lac pour retrouver le calme. C’est là, loin du bruit du monde, qu’elle puise cette résilience presque organique qui la caractérise. Mais son autre grand poumon, c’est l’altérité. Cette femme de terrain ne conçoit pas sa réussite en vase clos. Véritable caméléon relationnel, dotée d’une empathie rare, Barbara Depraz trouve une force immense dans l’échange authentique avec ses pairs. Pour elle, le réseau n’est pas un simple carnet d’adresses, c’est un écosystème vivant. Chaque rencontre se transforme alors en un miroir stratégique, un espace de partage sans filtre et un catalyseur d’idées. Dans ces instants de complicité professionnelle, une alchimie se crée : elle y trouve une source d’inspiration inépuisable, s’enrichissant de l’expérience des autres avec la même générosité qu’elle met à leur transmettre la sienne.
C’est dans cet équilibre entre ancrage et ouverture que se dessine sa trajectoire. La petite Heidi des montagnes n’a jamais vraiment quitté Moléson. Elle a simplement changé de sommet. Aujourd’hui à la tête de Tech-Laser Sandoz, Barbara Depraz le sait mieux que quiconque : les reliefs de la vie ne s’adoucissent pas, mais le regard que l’on pose sur eux, lui, peut tout changer. Il y aura toujours des pentes abruptes, des passages à l’aveugle, des silences où tout semble suspendu. Et pourtant, quelque part, une lueur persiste. Une lumière discrète, presque secrète, qui n’apparaît qu’à ceux qui choisissent de continuer. Son parcours en porte la trace : une traversée, plus qu’une ascension. Et au creux de cette traversée, une vérité : croire, même sans voir, avancer, même sans certitude, et laisser, au fond de soi, la lumière ouvrir le chemin.
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