Photo Manuel Maleki © Edmond de Rothschild
Par Manuel Maleki, Ph.D : Directeur Adjoint, Économiste, Etats-Unis, Matières premières Edmond de Rothschild
La victoire des démocrates aux élections de mi-mandat modifie sensiblement les équilibres politiques à Washington, sans pour autant bouleverser les perspectives économiques américaines. En reprenant le contrôle de la Chambre des représentants et en gagnant sept sièges au Sénat, les démocrates disposent désormais des moyens de limiter les initiatives législatives de Donald Trump. Ils restent toutefois loin des majorités des deux tiers nécessaires pour surmonter un veto présidentiel. Une configuration qui devrait davantage favoriser les blocages institutionnels qu’une véritable réorientation de la politique économique.
Le nouveau Congrès, qui entrera en fonction en janvier, disposera néanmoins de plusieurs leviers. Le Sénat pourra notamment peser sur les nominations, y compris celles des futurs gouverneurs de la Réserve fédérale. Sur les droits de douane, dont une grande partie relève de prérogatives déléguées à l’exécutif, les marges de manœuvre parlementaires seront plus limitées. Le Congrès pourra contester certaines décisions, mais difficilement imposer une inflexion de la politique commerciale face au veto présidentiel. L’histoire américaine montre que la cohabitation entre un président et un Congrès d’opposition ne conduit pas nécessairement à une paralysie de l’action publique. Entre 1995 et 2000, Bill Clinton avait opposé 37 vetos au Congrès républicain, une période qui avait également vu le retour des finances publiques fédérales à l’équilibre. Mais les conditions économiques étaient alors sensiblement différentes. La réduction des dépenses militaires après la guerre froide, la maîtrise des dépenses discrétionnaires et une croissance particulièrement dynamique avaient contribué à l’amélioration des comptes publics. Aujourd’hui, les contraintes budgétaires sont d’une autre nature.
Avec un déficit fédéral proche de 2 000 milliards de dollars en 2026, soit environ 6 % du PIB, les finances publiques américaines restent engagées sur une trajectoire difficilement soutenable à long terme. Le déficit aurait progressé de 12 % sur un an, tandis que les intérêts nets de la dette dépassent désormais 1 000 milliards de dollars. De plus, une part croissante des dépenses fédérales, notamment les prestations sociales et les intérêts de la dette, échappe aux arbitrages budgétaires annuels. La nouvelle majorité démocrate pourrait ainsi limiter de nouvelles baisses d’impôts ou des mesures supplémentaires de relance, sans disposer pour autant des moyens politiques nécessaires à une consolidation significative. Le blocage institutionnel ne doit pas être confondu avec la discipline budgétaire. Dans le même temps, l’économie américaine continue de faire preuve d’une résistance remarquable. Malgré le choc pétrolier, le ralentissement du marché du travail et la reprise du resserrement monétaire, l’activité n’a pas connu le retournement que ces différents facteurs auraient pu laisser anticiper. Les investissements liés à l’intelligence artificielle et la demande intérieure contribuent à expliquer cette résilience. Mais celle-ci s’accompagne d’une nouvelle accélération de l’inflation, qui a conduit la Réserve fédérale à relever ses taux en septembre, pour la première fois depuis 2023, avant de marquer une pause en octobre.
Pour les marchés obligataires, cette nouvelle configuration politique pourrait accentuer la divergence entre les déterminants des taux courts et ceux des taux longs. Une moindre impulsion budgétaire contribuerait à modérer la demande et pourrait, à terme, faciliter l’assouplissement de la politique monétaire. En revanche, la persistance de déficits élevés, les besoins croissants de financement du Trésor et le maintien d’une prime de terme importante pourraient continuer de peser la détente des rendements à long terme. Au-delà de l’alternance parlementaire, la principale interrogation reste donc celle de la capacité de l’économie américaine à poursuivre sa désinflation sans compromettre sa croissance. Le choc énergétique a rappelé que les contraintes d’offre pouvaient rapidement contrarier les effets du resserrement monétaire, tandis que la politique budgétaire continue de soutenir l’activité malgré l’accumulation de la dette. Dans ces conditions, la Réserve fédérale conservera un rôle déterminant, même si la nouvelle majorité démocrate au Sénat disposera désormais d’un pouvoir de confirmation sur ses futurs gouverneurs. Les élections ont changé les rapports de force à Washington, mais elles n’ont pas modifié les contraintes fondamentales de l’économie américaine. La trajectoire de l’inflation et les décisions de la Réserve fédérale devraient ainsi peser davantage sur les perspectives économiques et financières que la nouvelle composition du Congrès.
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