La Chine a-t-elle perdu la bataille de l’IA ?

1 novembre 2026

La Chine a-t-elle perdu la bataille de l’IA ?

Photo: Alexis Bienvenu © LFDE

Par Alexis Bienvenu, Gérant, La Financière de l’Échiquier (LFDE)

Anthropic, société américaine d’IA qui produit le modèle Claude, prépare son introduction en Bourse. Capitalisation estimée par le marché : entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars selon les sources, même si la fourchette définitive n’a pas encore été fixée.

Moonshot AI, société chinoise d’IA qui produit le modèle Kimi, l’un des plus performants du pays, prépare également, selon le Wall Street Journal, une possible introduction en Bourse. Dernière valorisation privée connue : environ 50 milliards de dollars selon Bloomberg, soit trente à quarante fois moins.

L’écart de valorisation est vertigineux. Il est d’autant plus surprenant qu’en janvier 2025, les performances du modèle chinois DeepSeek avaient fait trembler les investisseurs, qui craignaient que les États-Unis perdent leur prédominance dans le domaine. À peine moins de deux ans plus tard, les marchés ne semblent plus redouter un basculement imminent de la domination américaine. La course à l’IA est-elle donc perdue pour la Chine ?

Sur certains aspects, l’avantage américain est en effet très net. Les modèles chinois ne peuvent aujourd’hui concurrencer les modèles américains que sur certaines tâches. Dans la programmation, par exemple, l’écart entre les deux rives du Pacifique est quasiment nul : selon le test LiveBench 2.0 en date du 25 octobre 2026, DeepSeek V4.1 Flash obtient 96 points, presque à égalité avec les 97,7 points de Claude Fable 5.1 d’Anthropic. Mais dans les tâches agentiques longues, les meilleurs systèmes américains approchent 78 points, contre 41 pour le meilleur modèle chinois, en l’occurrence DeepSeek. Un écart considérable.

Les acteurs américains possèdent un deuxième avantage majeur : leurs modèles sont déjà intégrés à un vaste écosystème de logiciels professionnels. Un agent connecté à Microsoft 365, Salesforce ou Amazon Web Services, par exemple, peut disposer, s’il y est autorisé, des données internes de l’entreprise pour agir. Les fournisseurs chinois ne bénéficient pas de la même intégration dans les systèmes des entreprises occidentales, souvent réticentes à leur confier leurs données sensibles.

Enfin, les États-Unis dominent largement en matière de puissance de calcul. Selon Epoch AI, les États-Unis concentraient, en mai 2025, environ 75% de la puissance mondiale des grands centres d’IA publiquement identifiés, contre 15% pour la Chine. Ils bénéficient en outre d’un accès privilégié aux technologies de pointe : accélérateurs de Nvidia, puces de TSMC, machines de dernière génération d’ASML et mémoires avancées produites par SK Hynix, Samsung et Micron. La Chine, à l’inverse, fait face à des restrictions qui limitent sa capacité à acquérir ce matériel haut de gamme.

Pour autant, la Chine n’est pas irrémédiablement condamnée à un rôle secondaire dans l’IA. Tout d’abord, ses modèles sont nettement moins chers. Selon LiveBench 2.0, une tâche réussie coûte environ 0,18 dollar avec DeepSeek, contre plusieurs dollars avec les modèles les plus avancés d’Anthropic.

En outre, la Chine dispose d’un avantage considérable : l’échelle et la vitesse de développement de son système électrique. Le pays investit massivement depuis des années dans les énergies renouvelables, le charbon et le nucléaire, alors que les États-Unis accusent un retard notable dans ce type d’infrastructures. Ce dynamisme peut soutenir l’expansion de l’IA, à condition que la Chine parvienne à surmonter le défi du transport massif d’électricité entre ses principaux centres de production et de consommation. Selon le scénario central de l’AIE[1], la consommation électrique des datacenters chinois pourrait ainsi croître d’environ 170% d’ici à 2030, contre environ 130% aux États-Unis.

En somme, la domination américaine dans l’IA, actuellement incontestable, fait face à des vulnérabilités précisément là où la Chine concentre ses principales forces. Les deux pays apparaissent, à bien des égards, comme des miroirs inversés dans leurs atouts et leurs défis.

Le duel entre les deux puissances n’est donc pas définitivement joué. Si l’on en juge par ce que la Chine a réalisé ces vingt dernières années dans le domaine industriel, il est parfaitement possible qu’une stratégie plus économe et moins éclatante, mais soutenue comme une priorité vitale par un État planificateur, se révèle compétitive à long terme.

Disclaimers : Ces données et opinions, ainsi que les secteurs et entreprise cités, sont fournis à titre d’information et, de ce fait, ne constituent ni une offre d’achat ou de vente d’un titre, ni un conseil en investissement ni une analyse financière. Les opinions sont celles de l’auteur, elles ne sauraient en aucun cas engager la responsabilité de LFDE. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.

[1] Rapport Energy and AI de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), avril 2025

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