Photo: Pascal Billard © Palace Le Meurice
Quand un nouveau visage débarque au Palace Le Meurice, c’est tout le monde feutré de l’hôtellerie parisienne qui observe. Un effet papillon susceptible de dessiner le Palace de demain comme il a institué celui d’hier en 1835. Nommé directeur général, le Français Pascal Billard arrive à un moment charnière à l’approche du bicentenaire. Un rendez-vous avec l’Histoire. Quelle feuille de route et quels défis pour maintenir son rang ? Tour d’horizon avec ce grand spécialiste de l’hospitalité.
Par Sabah Kaddouri
Vous avez récemment pris la direction générale du Palace Le Meurice, succédant à dix-huit années sous la conduite de Franka Holtmann, la plus Française des Allemandes. Quelle a été votre première forte décision ?
Pascal Billard : Ma première décision a surtout été de ne pas en prendre ! Je ne voulais pas brusquer les choses en imposant des changements dès mon arrivée. L’hôtel avait été très bien géré en l’absence de directeur général pendant plusieurs mois, et les équipes sont formidables – j’ai voulu prendre le temps d’observer, de m’imprégner, de faire connaissance pour me faire une image précise de ce lieu emblématique et bien ancré dans la vie parisienne.
Par la suite, un de mes premiers objectifs a été de donner une nouvelle dynamique de travail au Comité de Direction et de développer un plan stratégique 2025-2035, avec notamment des projets comme une formule wellness revisitée, une audacieuse option de bar ou encore un nouvel élan pour le restaurant Le Dalí. En un mot : réfléchir au Palace de demain.
Le Meurice fait partie de ces lieux sacrés qui impressionnent par leur imposante histoire. Ce Grand témoin bientôt bicentenaire n’est-il pas « malgré lui » enjoint à ne pas s’aventurer dans des transformations de fond pour ne pas altérer son essence, décontenancer ses fidèles ?
Où placer le curseur ?
Le Meurice a toujours su s’adapter à son époque. Au fil des ans, l’hôtel a fait l’objet d’importantes rénovations. Fort d’un riche héritage historique inspiré par les artistes et les penseurs, son objectif était de rester fidèle à l’esprit du design français du XVIIIe siècle. Il lui fallait une élégance subtilement modernisée pour séduire les voyageurs d’aujourd’hui. Le projet s’est articulé autour de l’idée d’un confort luxueux et d’un sentiment de bien-être, associés à des œuvres d’art authentiques et à un jeu de lumière sublimé par des tissus chatoyants. La technologie intuitive est discrète et toujours au service du client. Nous invitons nos hôtes à apprécier tous ces détails exceptionnels et à redécouvrir près de 200 ans d’histoire avec un œil d’aujourd’hui. Je suis convaincu que l’inspiration puisée dans une grande époque de l’Histoire de France est rassurante pour beaucoup, et pas seulement en ces temps incertains.
En préservant les lieux, il faut faire des choix mesurés et ainsi conserver leur âme sans dénaturer l’endroit. Nous connaissons tous des exemples d’établissements qui ont été rénovés par des designers qui ont surtout souhaité laisser leur empreinte, mais au détriment de l’identité historique de l’hôtel.
Le cinq étoiles sait faire montre d’audace… La collaboration avec Philippe Starck, Cédric Grolet ou le tournage du clip « Niggas in Paris » signé de Kanye West et Jay Z, l’établissement joue des codes. Quelle est la prochaine collaboration qu’il vous tient à cœur de concrétiser ?
Il existe bien un projet, et il va bousculer les codes, mais il est trop tôt pour vous en parler – stay tuned comme on dit !
Nous avons récemment transformé l’une de nos suites en « Suite 1835 » (en référence à l’année d’ouverture de l’hôtel), une installation artistique immersive conçue en collaboration avec le bureau de design argentin Things From, qui fusionne art, innovation et émotion. Tournée vers l’avenir, notre ambition est de continuer à nourrir ce dialogue entre passé et présent, afin que Le Meurice demeure non seulement une vitrine pour l’art, mais surtout un lieu où l’on ne cesse de créer et de ressentir l’art.
Un autre exercice a été cette série exceptionnelle de dîners avec l’artiste Mathias Kiss qui a présenté une collection d’œuvres en collaboration avec la Maison d’orfèvrerie Christofle à l’occasion de la Semaine de la Couture en janvier – un dialogue entre art et savoir-faire avec Amaury Bouhours, Chef Exécutif de l’hôtel et à la tête des cuisines du restaurant doublement étoilé le Meurice Alain Ducasse.
A quoi ressemble le Palace de demain ?
C’est le même qu’aujourd’hui, mais en mieux. Nous sommes des passeurs d’émotions, et les émotions n’ont pas d’âge ! Pour Le Meurice, nul besoin de révolution, une certaine stabilité est au contraire ce qui rassure notre clientèle. Nous allons avec notre temps en nous adaptant aux nouveaux rythmes que notre époque impose, mais sans jamais renier notre passé et notre héritage. Les nouvelles technologies sont omniprésentes, mais discrètes. Elles ne remplacent pas l’humain, mais permettent d’augmenter encore le service : chambres connectées, conciergerie aidée par l’IA, robotique pour faciliter certaines tâches, réalité augmentée pour explorer l’hôtel ou la destination avant même de commencer son voyage…
Dans l’époque de plus en plus rapide que nous vivons, la santé et le bien-être deviennent presque des symboles de prestige. Les clients cherchent plus qu’un confort exceptionnel, ils souhaitent améliorer leur qualité de vie. Le Palace de demain se transforme ainsi en sanctuaire d’expériences où se ressourcer, se reconnecter avec soi et les siens, devient la substance-même du « slow living ». Ces éléments s’imbriquent pour former, avec l’hébergement, une expérience complète et, oserais-je dire, parfaite.
A ceux qui ont tout vu, quel est le secret pour entretenir l’émerveillement ?
Le Meurice détient un riche patrimoine historique, profondément ancré dans l’art et la culture. Fidèle à l’esprit français du XVIIIe siècle, il allie discrétion et élégance raffinée. Le soin apporté aux détails, agencés avec art dans chacune des chambres et suites, crée une atmosphère authentique. En vous réveillant au Meurice, vous savez instantanément que vous êtes à Paris !

Idéalement situé face aux Tuileries, le jardin parisien par excellence qui date du XVIe siècle, entre la place de la Concorde et le Louvre, Le Meurice est depuis son ouverture en 1835 un havre de paix pour d’innombrables personnalités.
Ce qui le distingue, ce n’est pourtant pas tant son décor, mais son personnel ! Les clients ont des références et savent d’avance que les employés prendront soin d’eux, seront toujours disponibles pour répondre à leurs demandes particulières et veilleront à leur sécurité. Dorchester Collection privilégie l’humain avec son approche « We Care », et sa devise est « Chéri par les clients, choyé par les employés » – tout est dit !
L’attention particulière portée à l’accueil et au séjour de nos hôtes, qui se sentent comme chez eux, ne peut que renforcer nos liens et fidéliser notre clientèle. Nous avons créé un département Guest Expérience qui fait un excellent travail de recherche en amont du séjour dans le but de le personnaliser. A titre d’exemple, un client est venu pour découvrir l’hôtel où feu son oncle était un habitué 60 ans plus tôt, c’était donc un choix sentimental avant tout. Le service Guest Expérience a découvert que l’oncle affectionnait tout particulièrement notre bar et qu’il y avait même son verre attitré gravé à son nom. Nous avons offert au neveu et à son épouse des verres en cristal gravés avec leurs initiales et le logo du Meurice. Inutile de vous dire que ces clients ont été profondément touchés par ce geste. Ce sont des choses comme celle-ci qui font que certains de nos hôtes fréquentent Le Meurice depuis plus de 30 ans et transmettent même leur passion à leurs enfants et petits-enfants.
Quelles actions RSE souhaitez-vous mener avec vos équipes ?
Le développement durable dans le monde du luxe est un sujet complexe, souvent très théorique, et notre objectif au Meurice est de lui donner vie par des actions concrètes et une stratégie claire. C’est pourquoi nous avons une responsable RSE qui accomplit un travail remarquable pour nous aligner sur les principaux cadres européens et onusiens, tout en pilotant les petites initiatives pratiques qui font une réelle différence au sein de l’hôtel. Nous avons déjà réalisé d’importants progrès : grâce à un système de gestion technique du bâtiment, une réduction significative des déchets et des modifications de nos menus, comme le retrait d’espèces menacées telles que l’anguille, de notre restaurant gastronomique. Nous travaillons également avec des labels exigeants comme Écotable, que nous avons obtenus pour notre restaurant gastronomique, le Restaurant Le Dalí et notre service de banquets.
Nos actions s’étendent également au-delà de nos murs : nous encourageons nos fournisseurs à adapter leurs pratiques, en œuvrant à une charte de responsabilité partagée. Pour nous, le développement durable va bien au-delà du marketing ; il s’agit moins de communication que de sensibilisation et de mise en œuvre.
Dans l’hôtellerie, nous ne pouvons pas imposer des choix à nos clients, mais nous pouvons les guider et les accompagner vers des options plus responsables, bénéfiques à tous. Notre responsabilité va encore plus loin : en intégrant des pratiques durables dans le quotidien professionnel de nos collaborateurs, nous les aidons à adopter ces habitudes dans leur vie personnelle, et par ricochet, auprès de leurs familles et de leurs communautés. Ainsi, notre impact est souvent plus important qu’on ne le pense.
Dans ce monde où l’instabilité prédomine, comment faites-vous face aux répercussions sur l’activité du Palace ? Les professionnels du secteur du luxe sont particulièrement impactés par le conflit régional au GCC.
Paris reste une destination sûre et prisée. S’il est vrai que le conflit au Moyen-Orient a momentanément eu pour effet un léger repli des réservations provenant de cette région du monde, nous espérons désormais un retour « revenge travel » à l’issue du conflit.
En tant que Palace, nous avons la chance d’avoir une grande résilience face aux éléments géopolitiques. Nous nous attachons avant tout à maintenir l’emploi et continuons de faire ce que nous savons faire.
La Suisse qui abrite de nombreuses fortunes « Old money » vient d’accueillir massivement des UHNWI provenant du Moyen-Orient. Comment Paris – et un haut lieu comme Le Meurice– peuvent-ils s’adresser à une clientèle habituée à l’ostentatoire et à la quête constante de nouveautés ? Autrement dit, le « Dubai bling ».
En venant au Meurice, les clients cherchent avant tout de l’authenticité, et nous-mêmes sommes très attachés à ce que Le Meurice demeure authentique. C’est son ADN depuis toujours et, si nous nous adaptons évidemment par exemple aux nouvelles technologies et aux besoins qui en découlent, nous n’en restons pas moins fiers de notre héritage et de nos traditions.
Nos clients du Moyen-Orient – comme tous les autres d’ailleurs – nous sont fidèles depuis longtemps et apprécient ces valeurs. Et nous sommes ravis qu’ils résident dorénavant dans votre beau pays qui est si proche de nous ce qui leur permet de se déplacer très facilement ! Nous séduisons également la clientèle en quête de nouveauté qui finit toujours par (re)venir au Meurice !
En 2024, la Collection a ouvert son dernier joyau, The Lana à Dubaï, qui représente en quelque sorte le « Dorchester Collection 2.0 ».
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