En Suisse comme ailleurs, les ménages du milieu de l’échelle sociale voient leurs charges fixes augmenter plus vite que leurs revenus. L’OFS vient de chiffrer ce que beaucoup ressentaient déjà.
La crise n’affecte pas tout le monde de la même manière. En Suisse comme dans de nombreux pays de l’OCDE, les classes moyennes ont le sentiment de voir leur marge de manœuvre se rétrécir, non pas parce qu’elles basculent massivement dans la pauvreté, mais parce qu’elles subissent une accumulation de charges fixes qui grignote leur budget mois après mois. L’explication tient d’abord à une mécanique simple : les revenus intermédiaires progressent moins vite que certains coûts incontournables. Dans son rapport Sous pression : la classe moyenne en perte de vitesse (OCDE, 2019), l’organisation relève que le coût de biens et de services essentiels, au premier rang desquels le logement, dont le prix a progressé trois fois plus vite que le revenu médian sur les trois dernières décennies, a augmenté plus rapidement que les revenus d’activité et que l’inflation globale, ce qui a réduit la capacité d’épargne des ménages moyens et, dans certains cas, les a même contraints à s’endetter. Autrement dit, même lorsque le salaire nominal augmente, le pouvoir d’achat réel ne suit pas nécessairement.
Cette tension est particulièrement lisible dès lors que les dépenses ne sont pas discrétionnaires. On peut reporter un achat, renoncer à un voyage, différer des loisirs. On ne peut pas, en revanche, éviter durablement le loyer, l’assurance-maladie ou les factures d’énergie. C’est précisément ce qui confère à la crise une intensité particulière dans les ménages du milieu, plus exposés que les ménages aisés, mais moins protégés que les bas revenus par les prestations ciblées.
Le communiqué de l’Office fédéral de la statistique, publié le 8 mai 2026 sur la base de l’enquête 2023 sur le budget des ménages et de l’enquête 2024 sur les revenus et les conditions de vie, est éclairant à cet égard. En Suisse, 55,2 % de la population appartient à la classe moyenne, une proportion restée globalement stable sur vingt-cinq ans. Mais cette stabilité statistique masque des écarts importants au sein même du groupe. En 2024, 10,5 % de la classe moyenne inférieure, soit 240 000 personnes étaient confrontés à des frais de logement représentant plus de 40 % de leur revenu disponible, contre 3,5 % dans la classe moyenne supérieure. La même année, 25,0 % des personnes de la classe moyenne inférieure vivaient dans un ménage incapable de faire face à une dépense imprévue de 2 500 francs, contre 10,9 % dans le segment supérieur. Par ailleurs, 14,1 % de la classe moyenne inférieure estimaient difficile ou très difficile de joindre les deux bouts à la fin du mois, contre 5,9 % dans la classe moyenne supérieure. Plus d’un membre sur dix de la classe moyenne inférieure n’avait pas pu partir en vacances pour des raisons financières, contre seulement 3,1 % au sein du segment supérieur. Ces chiffres révèlent l’essentiel du problème : le milieu de l’échelle sociale n’est pas homogène, et sa partie basse est bien plus vulnérable qu’on ne l’imagine souvent.
À Genève, la pression est encore plus concrète. La classe moyenne contribue significativement aux recettes fiscales mais bénéficie de peu d’aides étatiques, notamment pour le logement et l’assurance-maladie. En 2025, la prime moyenne toutes catégories confondues atteignait 477,50 francs par mois dans le canton, en hausse de 6,5 % par rapport à 2024, Genève conservant ainsi son titre de canton aux primes les plus élevées du pays. Pour un adulte, la facture mensuelle s’élevait à 572 francs, soit une hausse de 6 % ; pour les enfants, l’augmentation atteignait 7 %. Quand une telle part du revenu est absorbée par le seul poste santé avant même d’y ajouter le loyer, il reste peu pour le reste : alimentation, transport, épargne, imprévus. Ce n’est donc pas une baisse brutale du revenu qui nourrit le ressenti de crise, mais un étranglement progressif du budget et avec lui, un décalage croissant entre ce que montrent les statistiques macroéconomiques et ce que vivent réellement les ménages. Les indices généraux peuvent donner l’image d’une économie qui tient, voire qui résiste ; mais pour ceux qui voient leurs dépenses fixes croître plus vite que leurs revenus, la réalité est toute autre. Le sentiment de déclassement se construit sur des éléments très concrets : un bail renouvelé à la hausse, une prime maladie qui grimpe encore, une dépense imprévue soudain difficile à absorber. L’OCDE souligne d’ailleurs que les classes moyennes ont le sentiment d’être laissées de côté par les retombées de la mondialisation et par l’évolution technologique, ce qui décrit assez bien le malaise d’un groupe qui se sait encore protégé, tout en constatant que sa sécurité financière est moins solide qu’auparavant.
La classe moyenne ressent davantage la crise parce qu’elle est prise en étau : trop de revenus pour bénéficier de nombreux mécanismes de soutien, pas assez de marge pour absorber durablement la hausse des coûts essentiels. Les données de l’OFS et de l’OCDE convergent sur ce point, le problème n’est pas seulement le niveau des prix, mais la structure même des dépenses qui pèse sur les ménages intermédiaires. La crise ne frappe pas seulement ceux qui tombent. Elle use aussi ceux qui tiennent encore, mais à force d’arbitrages, de renoncements et d’inquiétude.
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