Photo Meltem Özbek ©
Poids lourd économique dans l’industrie textile de masse ou encore dans le marché autour des robes de mariée et de soirée attirant Suissesses, Allemandes ou Françaises, la Turquie côté Fashion Week reste méconnue. Quelques figures parviennent à tracer leur sillon sur la scène internationale à l’image de la créatrice Meltem Özbek qui s’expose de Milan à Dubaï. Rencontre.
Par Sabah Kaddouri
Vous êtes réputée pour vos créations féminines, structurées et architecturales. Les formes pyramidales figurent parmi vos signatures. Qui est la femme Meltem Özbek ?
Meltem Özbek : Ma marque éponyme est une griffe de mode sophistiquée et raffinée, forte de plus d’une décennie d’expériences. Tout en privilégiant la simplicité dans ses créations, la marque redéfinit l’élégance à travers des détails subtils, en proposant des silhouettes intemporelles, modernes et puissantes qui reflètent une féminité contemporaine et plurielle. Les formes architecturales et les silhouettes structurées sont au cœur de chaque collection ; la forme n’est pas seulement un choix esthétique, mais aussi une expression de l’émotion et de l’attitude.
La femme Meltem Özbek est forte, confiante et porte en elle une noblesse intérieure. Son élégance ne repose pas sur l’ostentation, mais sur sa présence. Elle incarne une attitude sophistiquée et minimaliste. Ce langage architectural met en lumière la force et la clarté de son identité. Dans cette continuité, en 2015, le travail de la Maison a été promu par le Turkish Leather Group en collaboration avec L’Uomo Vogue, et présenté sur la Piazza del Duomo à Milan. Il y a eu aussi Londres où mes créations ont été exposées. Deux expériences marquantes qui m’ont valu une reconnaissance internationale.

Dans votre histoire personnelle, à quel moment avez-vous compris que vous étiez prédestinée pour la mode ?
Je peux dire que j’ai grandi au cœur de l’art et de la mode. Ma mère était peintre ; mon enfance s’est déroulée dans son atelier, entourée de l’odeur de la peinture à l’huile et de mains créatives donnant vie aux toiles. Elle m’a appris à voir la magie des couleurs, à comprendre la nature, et surtout à vraiment observer. Souvent, elle plaçait un objet devant moi et nous le dessinions ensemble. Il ne s’agissait pas seulement de dessiner, mais de voir et de ressentir. Lors de nos voyages, nous visitions des expositions dans chaque ville, et mon lien avec l’art s’est approfondi au fil du temps.
Ma grand-mère a été une autre figure très forte dans ma vie. Elle avait appris la couture très jeune et avait exercé en tant que telle, créant ses propres pièces. Elle confectionnait les vêtements de ma mère dans sa jeunesse, et elles imaginaient ensemble de nouveaux modèles. Enfant, je suis entrée dans cet univers en faisant réaliser des vêtements pour mes poupées. Ces deux femmes ont ainsi posé les bases de ce que je fais aujourd’hui. L’une m’a appris à voir, à comprendre les couleurs et l’esthétique ; l’autre m’a appris à créer, à travailler la matière et la forme.
Par ailleurs, même si j’ai obtenu un diplôme en relations internationales de l’Université Bilgi d’Istanbul, j’ai poursuivi dans la mode jusqu’à décrocher des prix en tant que jeune créatrice. Ces étapes clefs ont participé à façonner mon identité de marque.
Izmir – dont vous êtes originaire – n’est pas n’importe quelle ville en Turquie. C’est une destination très raffinée, avant-gardiste et qui a vu naître d’illustres personnages (Homère, Aristote Onassis, Dario Moreno…). Comment cette forte identité vous imprègne-t-elle dans votre travail ?
Izmir n’est pas seulement une ville pour moi, c’est un état d’esprit. Au fil de son histoire, elle a en effet accueilli des cultures et des personnalités diverses, et son raffinement se ressent dans mon langage de design. Grandir à Izmir a été profondément inspirant. Le fait que ce soit une ville côtière a façonné très tôt mon lien avec la nature. Par ailleurs, le rôle des femmes y est particulièrement fort : elles sont respectées, libres, confiantes et visibles dans la vie sociale. Cette culture a profondément influencé ma posture et ma vision du design.
Le rythme de vie lent mais qualitatif de la ville, ainsi que cette élégance sans effort, ont façonné mon regard esthétique. L’équilibre entre modernité occidentale et traditions profondes se reflète directement dans ma manière de relier passé et présent.
Que manque-t-il à votre pays pour rayonner dans le calendrier haute couture et prêt-à-porter, et ne plus être une destination secondaire dans ce secteur ?
En réalité, le développement de la Fashion Week en Turquie repose sur des bases solides. Depuis 2009, des Fashion Weeks sont organisées à Istanbul, et avec l’arrivée de Mercedes-Benz en 2013, l’événement a gagné en visibilité internationale. Les collections présentées ont démontré la créativité des designers turcs et la force du secteur. Je fais moi-même partie de cette dynamique depuis 2014, en présentant mes collections chaque saison.
La pandémie de 2019–2020, suivie de difficultés économiques et du retrait de Mercedes-Benz, a ralenti cette dynamique. Aujourd’hui, l’enjeu principal est d’assurer un soutien durable aux designers et de renforcer leur représentation à l’international. Le potentiel de la Turquie est immense ; avec les bonnes stratégies, elle peut gagner en visibilité et en influence.
Aujourd’hui, quels sont vos marchés les plus dynamiques ?
Notre marque est actuellement active sur le marché du Moyen-Orient, avec une forte présence au Koweït, en Arabie saoudite, à Bahreïn, à Riyad et au Qatar. Le langage architectural et sophistiqué de nos créations trouve naturellement un écho dans cette région. Nous avons également des ventes au Panama ainsi que des points de vente actifs en Turquie.
Quelles sont les personnalités que vous rêvez d’habiller et pourquoi ?
J’aimerais habiller Cate Blanchett, dont la présence et l’élégance intemporelle correspondent parfaitement à l’ADN Meltem Özbek. J’aimerais également habiller Meryl Streep, que ma mère et moi admirons depuis des années. Sa prestance et son chic résonnent profondément avec ma vision. Zendaya est une autre figure que j’aimerais habiller, car elle incarne une capacité rare à porter des silhouettes fortes avec modernité.
Enfin, j’aimerais habiller Anna Wintour, véritable icône de la mode. Voir mes créations portées par elle serait l’un des moments les plus significatifs de mon parcours.
Quels sont vos prochains temps forts ?
En septembre 2025, nous avons présenté notre collection SS26 dans un showroom situé à Place Vendôme à Paris, rencontrant des acheteurs internationaux et finalisant avec succès notre processus de vente. Cela nous a permis d’acquérir de nouveaux clients sur le marché du Moyen-Orient. Fin janvier, nous avons présenté notre collection automne-hiver 2026 dans un showroom à Dubaï, élargissant ainsi notre présence à de nouveaux marchés.
Lors de la prochaine saison, nous présenterons à nouveau notre collection à Paris, avec le lancement de la collection SS27. Parallèlement, notre ligne de sacs revient avec de nouveaux designs, et nous prévoyons de finaliser ce processus dans les trois prochains mois.
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