Viola Amherd et le paradoxe de la confiance institutionnelle

27 septembre 2026

Viola Amherd et le paradoxe de la confiance institutionnelle

Par Thierry Dime

Un « prix fixe » qui n’a jamais existé que dans le discours : voilà ce que révèle le rapport de la Commission de gestion sur les F-35. Il ne met pas seulement en cause une ancienne conseillère fédérale mais il établit que le Conseil fédéral lui-même n’aurait pas dû y croire, et que, pendant des mois, personne n’a lu la clause qui aurait tout changé. Or, quand la parole d’une conseillère fédérale s’avère infondée, ce n’est pas seulement une réputation qui vacille, c’est le dernier étage de l’édifice de confiance qui perd de sa solidité. La question n’est plus de savoir qui a eu tort, mais celle du chèque en blanc : le peuple suisse peut-il encore se contenter de la parole de ses conseillers fédéraux ? Ce qui se joue ici est le crédit que l’on accorde à une promesse publique : peut-on encore l’escompter sans la vérifier ?

Le discrédit de la parole politique

Dans le paysage institutionnel suisse, le Conseil fédéral occupe une place singulière. Élu pour quatre ans, il ne peut être renversé par le Parlement, et sa seule assise durable est la crédibilité de sa parole collégiale. Cette crédibilité est élevée : selon l’OCDE, 62 % des Suisses déclaraient en 2025 une confiance élevée dans leur gouvernement fédéral, contre 40 % en moyenne dans l’OCDE. C’est précisément ce qui rend l’affaire des F-35 si délicate.

La Commission de gestion du Conseil national a conclu, le 8 septembre, qu’aucun prix forfaitaire n’avait été convenu par contrat avec les États-Unis. Elle ajoute que le Département de la défense et le Conseil fédéral n’auraient pas dû partir de ce principe. Le collège n’est donc pas un simple spectateur de l’erreur, il en a été le relais. Le paradoxe dans cette histoire mérite d’être posé avec précision : la commission ne relève aucun indice de tromperie intentionnelle. Le problème est plus insidieux. Ce n’est pas un mensonge, mais une ambiguïté tolérée, répétée à chaque échelon jusqu’à devenir une certitude publique. Sur un contrat de plus de six milliards, peu des acteurs impliqués avaient lu le texte en entier, aucun double contrôle n’était organisé, et les doutes du Contrôle fédéral des finances, exprimés dès 2022, n’ont pas infléchi le discours.

Cette nuance est décisive pour comprendre ce qui est en jeu. Un mensonge se sanctionne, un responsable s’identifie. Une certitude non fondée, répétée à tous les niveaux, est plus difficile à traiter : personne n’a vraiment menti, et pourtant tout le monde peut douter. Pour le citoyen, la distinction s’efface vite. Qu’il ait été trompé ou mal informé, il constate que la parole donnée ne valait pas ce qu’on lui affirmait. Ce qui abîme durablement la confiance, ce n’est pas l’erreur, c’est l’absence de conséquence visible. Or le dispositif de responsabilité paraît ici verrouillé. Les membres du Conseil fédéral bénéficient d’une immunité absolue pour leurs déclarations devant le Parlement, la mise en cause personnelle de l’ancienne ministre est jugée improbable, et la seule voie restante est politique, par une commission d’enquête parlementaire dont l’issue est incertaine.

Ajoutons qu’aucune commission parlementaire n’a jamais obtenu l’accès au contrat malgré des demandes répétées, l’ancienne ministre estimant que ces documents ne sont jamais montrés. Vu du citoyen, la séquence est simple : une promesse non tenue, pas de vote, pas de sanction, mais une facture. La confiance institutionnelle ne se rétablit pas par des déclarations d’intention. Elle repose sur ce que l’OCDE appelle la fiabilité et l’intégrité, deux qualités qui se prouvent par des procédures visibles. La commission en a d’ailleurs esquissé quelques-unes : un rôle systématique du service juridique interne, plutôt que des avocats externes, et un mandat de négociation clair. Ces mesures sont utiles, mais elles ne suffiront pas si elles restent internes.

La confiance n’est pas un capital que l’on hérite, elle se reconstruit par des preuves répétées. C’est vrai des entreprises, et c’est plus vrai encore d’un gouvernement qui n’a que sa parole pour toute assise. Aucune institution, aucun dirigeant ne peut vivre indéfiniment sur le crédit accumulé par ses prédécesseurs : ce crédit s’use à chaque promesse non vérifiée. Le Conseil fédéral doit répondre à la commission d’ici à la mi-décembre, et son ministre de la Défense Martin Pfister a promis de le faire sans attendre la fin de l’échéance.

Reste que pour un gouvernement, l’exercice est plus exigeant que pour une entreprise. Une entreprise peut racheter la confiance de ses clients par un rabais, une garantie, un changement d’équipe. Un gouvernement n’a que sa parole pour toute assise, et c’est devant les urnes qu’elle sera de nouveau mise à l’épreuve : le Conseil fédéral prévoit de soumettre au peuple, à l’été 2027, un relèvement temporaire de la TVA de 0,8 point pour financer un fonds d’armement. Il demandera alors aux citoyens de croire à ses chiffres, six ans après un plafond de 6 milliards que le peuple avait accepté à 50,1 %.

Dans un pays qui a bâti sa réputation sur la fiabilité de la parole donnée, la confiance ne sera plus un point de départ, mais un résultat, que le Conseil fédéral devra gagner clause après clause.

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