Interview exclusive avec Philipp Wilhelm, Maire de Davos

26 janvier 2026

Interview exclusive avec Philipp Wilhelm, Maire de Davos

Photo: Philipp Wilhelm ©

C’est l’un des temps forts qui lance l’agenda politico-économique de l’année, le coup d’envoi du Forum de Davos (le WEF). En quelques jours, la station alpine – devenue forteresse – se transforme en épicentre mondial du pouvoir et de l’influence. Au cœur de ce laboratoire préfigurant du monde de demain, les idées deviennent réalités. « Apprentis sorciers », pour certains, « esprits visionnaires et humanistes », pour d’autres, les opinions concernant Davos sont souvent manichéennes. La parole est au jeune maire de Davos, Philipp Wilhelm (37 ans), et enfant du pays, qui a accepté de nous éclairer sur sa ville mondialement connue, et méconnue à la fois.

Par Sabah Kaddouri

Comment Davos est devenu « Davos », ce haut lieu de pouvoir ?

Philipp Wilhelm : Davos a une longue histoire où s’entremêlent héritage scientifique, hospitalité, innovation, diplomatie et influence. Cela remonte à la fin du XIXè siècle quand la destination s’est muée en station thermale animée, attirant des patients de toute l’Europe. Ville la plus haut perchée du continent à 1560 m d’altitude, Davos bénéficie d’un climat revigorant (qualité de l’air, pureté de l’eau, ensoleillement…). Au fil des décennies, d’importantes communautés de diverses nations européennes s’y sont établies. Grâce à ses infrastructures, Davos est devenue un centre de recherche majeur. Son caractère international et sa réputation scientifique en ont fait une destination de choix pour les congrès.

Durant les guerres mondiales, Davos était donc déjà un haut lieu de la diplomatie, mais aussi de l’espionnage.

La série télévisée « Davos 1917 », également disponible sur Netflix, raconte l’histoire d’une infirmière suisse devenue espionne après son retour du front en France pendant la Première Guerre mondiale. Bien que fictive, cette histoire s’inspire de faits réels et offre un aperçu de la vie dans cette ville thermale à cette époque.

En tant que ville-hôte du World Economic Forum (WEF), quelle est votre voix face aux Chefs d’Etat, capitaines d’industrie et leaders d’opinion qui font chaque année le déplacement ?

De gauche à droite Sabah Kaddouri Philipp Wilhelm ©

Philipp Wilhelm : Depuis plus de cinquante ans, nous accueillons la réunion annuelle du Forum économique mondial. Nous avons acquis un savoir-faire considérable dans l’organisation de cet événement unique, en collaboration avec nos partenaires. Il serait toutefois présomptueux de notre part de dicter aux chefs d’État et aux dirigeants d’entreprise la marche à suivre. Ce n’est pas notre rôle. Nous offrons un lieu où règne un esprit d’ouverture et de curiosité scientifique. Et bien sûr, nous montrons l’exemple en menant une politique d’ouverture, de coopération et de développement durable en privilégiant les énergies renouvelables et en luttant contre le gaspillage alimentaire.

En tant que maire de la ville, quel est votre « agenda » dans l’agenda, notamment pour l’édition 2026 ?

Philipp Wilhelm : Je n’ai pas d’agenda caché. Certes, le World Economic Forum draine des personnalités difficiles d’accès, alors mon sujet est de travailler sur des questions en lien avec ma ville. Par le passé, j’ai milité pour que des réfugiés ukrainiens rencontrent le maire de Kiev. Je tiens aussi à faire de cet événement plutôt élitiste, un moment d’inclusion pour mes concitoyens en leur ouvrant, par exemple, certaines portes du Forum. Je veux offrir aux organisateurs du WEF des conditions optimales tout en minimisant les répercussions négatives pour les habitants de Davos. Cette année, nous concentrons nos efforts sur la gestion du trafic. Durant la phase d’installation, nous mettons en œuvre un modèle éprouvé en trois phases afin de garantir une circulation fluide. Nous souhaitons également améliorer la situation pendant le Forum lui-même. Pour 2026, nous avons considérablement augmenté la fréquence des trains à proximité du Centre des congrès.

Localement, et internationalement, à quels défis êtes-vous confrontés ?

Philipp Wilhelm : Concernant les défis généraux – non liés au Forum Economique Mondial – nous sommes confrontés à une grave pénurie de logements pour les habitants de la région. Cette tension ne se limite pas à Davos, mais touche l’ensemble des Alpes suisses. Nous nous attaquons activement à ce problème et avons élaboré une stratégie globale, et à plusieurs niveaux, pour améliorer la qualité de vie dans notre localité. Notre objectif est de fournir des logements suffisants et abordables afin de freiner l’exode rural, tout en favorisant un accroissement à long terme et diversifié de la population.

Bien entendu, nous subissons également les conséquences du changement climatique. Le climat alpin est bouleversé deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Notre altitude est un atout, car nous bénéficions d’un enneigement suffisant pour des pistes parfaites pendant encore longtemps. Cependant, nous devons dès aujourd’hui investir dans la prévention des risques naturels, dans l’amélioration de l’enneigement et dans le développement d’une offre touristique tout au long de l’année.

Un autre défi concerne le système de santé local. En tant que destination sportive premium, nous connaissons un afflux important de touristes en haute saison, ce qui entraîne une hausse de la demande en soins d’urgence et autres services de santé. De fait, il est difficile de trouver un équilibre pour garantir l’offre de soins de santé aussi bien en haute saison qu’en période basse.

Quelles sont les retombées économiques du Forum Economique Mondial ?

Philipp Wilhelm : Ce grand rassemblement a de multiples retombées positives sur l’économie de Davos. D’une part, la conférence attire de nombreux visiteurs, ce qui dynamise le taux d’occupation des hôtels en dehors des périodes de vacances scolaires. Les entreprises locales reçoivent de nombreuses commandes à un moment où l’activité du secteur est généralement ralentie. Nous renforçons, ainsi, chaque année notre position de destination de choix pour les réunions internationales. Enfin, l’attention mondiale portée au Forum Economique Mondial accroît le rayonnement de la région et attire des visiteurs supplémentaires.

… Passé ce coup de projecteur, comment la ville de Davos entretient-elle son attractivité ?

Philipp Wilhelm : C’est un lieu très prisé pour sa grande variété d’activités sportives, et ce, tout au long de l’année. Nous améliorons constamment nos offres. Davos possède une culture unique et passionnante, où l’histoire alpine se mêle à une réputation internationale. C’est donc « The place to be » pour les personnes du monde entier souhaitant découvrir l’art de vivre en montagne. Notre attractivité vient aussi du fait que nous savons accueillir nos visiteurs et prenons soin de nos résidents. Comme évoqué précédemment, nous menons une politique qui créée davantage de logements abordables. Nous favorisons l’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle et investissons dans la culture, l’éducation et la santé.

Philipp Wilhelm ©

De Doha à Shanghai, des « Davos » champignonnent à travers le monde, attirant de grandes personnalités. Pensez-vous qu’une ville puisse prendre le leadership sur vous ?

Philipp Wilhelm : Davos, sous la neige et le soleil en janvier, offre une atmosphère unique et particulière, impossible à recréer ailleurs dans le monde. De plus, la municipalité de Davos et nos partenaires possèdent une expertise pointue dans l’organisation de ce rassemblement d’envergure. Ce n’est pas à la portée de tous. Des procédures efficaces et éprouvées sont en place concernant la logistique, la sécurité et la circulation. Nous sommes convaincus que les organisateurs comme les participants valorisent ces atouts majeurs. Davos a une identité forte, une vocation internationale qui l’ont historiquement rendue unique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de la politique ?

Philipp Wilhelm : En réalité, le Forum Economique Mondial a beaucoup contribué à éveiller mon intérêt pour la politique. A travers ses enjeux, j’ai pu constater les problèmes du monde : injustices sociales, changement climatique, faim, guerres. Je souhaitais participer au changement, et j’ai trouvé ma voie politique dans les idéaux sociaux-démocrates de liberté, d’égalité et de solidarité. J’ai commencé à m’impliquer concrètement aux niveaux des problématiques locales : j’ai par exemple aidé à la création d’une plateforme d’échange entre les populations locales et les réfugiés.

Dans votre jeunesse, vous avez combattu « l’extrême-capitalisme » dont le Forum Economique Mondial est l’éclatant symbole. En responsabilité, votre position a bien évolué. Est-ce par pragmatisme ?

Philipp Wilhelm : Je ne dirais pas cela. Il est évident que les plus grands problèmes de notre monde sont causés par une soif de profit débridée et par un manque de solidarité internationale. J’observe toutefois que ce forum aborde des questions telles que le changement climatique, la précarité sociale et les inégalités entre les sexes. Je pense que le besoin d’échanges et de dialogue internationaux est plus urgent que jamais. Et je crois que la Suisse peut jouer un rôle dans une diplomatie efficace. La vie évolue. Le monde évolue. Les gens évoluent. Pas toujours en bien, ni en mal. Mais je suis convaincu que nous devons toujours œuvrer pour le progrès, pour les individus et pour l’environnement.

Malgré la pandémie, nous avons progressé sur de nombreux fronts ces quatre dernières années à Davos. Tant sur l’offre d’activités sportives et culturelles (pour les touristes et les habitants), que sur la modernisation des infrastructures publics, sur le créneau économique également avec une augmentation des emplois dans le secteur scientifique pour les professionnels qualifiés. Pour n’en citer que quelques-uns. Mon objectif n’est donc pas seulement d’administrer, mais aussi de planifier avec audace l’avenir. Pour les années à venir, nous avons lancé un programme d’investissement de près d’un demi-milliard de francs suisses.

Davos s’engage donc sur la voie du progrès.

Quel serait le meilleur slogan pour décrire votre ville et sa vision ?

Philipp Wilhelm : Davos est bien plus que Davos ! C’est un lieu où se rencontrent l’amour du sport, la joie de la nature et la passion pour la culture et le savoir. Une véritable révélation alpine.

Pour conclure, quelles sont les villes et maires qui vous inspirent, et pourquoi ?

Philipp Wilhelm : Ces derniers mois, j’ai suivi avec grand intérêt la campagne électorale à New York. J’ai trouvé la campagne de Zohran Mamdani, axée sur l’accessibilité au logement, très inspirante, tant par sa communication que par son contenu. Mamdani est à présent devenu maire. Cependant, j’apprécie également de prendre en compte les nombreuses petites villes et municipalités dynamiques d’Europe et de Suisse. Elles créent des logements, résolvent les problèmes de circulation, sont des pôles culturels et de véritables moteurs économiques.

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