Interview de Malek Semar, fondateur de No Water No Us

13 avril 2026

Interview de Malek Semar, fondateur de No Water No Us

Photo sommet No Water No Us de Genève 2026, de gauche à droite: Malek SEMAR – Keith JAMES – Massimiliano Mayrhofer ©️ Houssam Khaled

Malek Semar « L’eau n’est pas un problème : c’est la solution. Ce qui nous menace, c’est l’eau sale ».

Longtemps perçue comme une ressource abondante et acquise, l’eau révèle aujourd’hui sa fragilité systémique : contamination massive, infrastructures saturées, conflits d’usage, vulnérabilité des territoires et dépendance croissante des économies mondialisées. Loin d’être un simple sujet environnemental, l’eau devient un facteur de stabilité, de compétitivité et de souveraineté. Pour les entreprises comme pour les États, comprendre sa dynamique, ses risques et ses opportunités n’est plus une option, mais une condition de résilience. C’est dans ce contexte que Malek Semar, fondateur de No Water No Us, apporte une lecture radicalement différente. Pour lui, la crise de l’eau n’est pas une crise de rareté, mais une crise de pollution ; et la solution ne réside pas dans la réduction de l’usage, mais dans la maîtrise du cycle et le traitement systématique des eaux usées.

À travers son engagement auprès des décideurs et ses actions de terrain auprès des communautés les plus vulnérables, il défend une conviction simple et puissante : l’eau propre est la base de toute prospérité humaine et économique. Dans cet entretien, il décrypte les mécanismes de la crise, les blocages structurels, les leviers d’action et les perspectives d’un secteur appelé à devenir l’un des plus stratégiques de la décennie.

Monde Économique : La crise de l’eau est devenue un sujet mondial. Comment la définiriez-vous réellement ?

Malek Semar : On parle souvent de manque d’eau, mais c’est une erreur fondamentale. La quantité d’eau sur Terre est strictement la même depuis 4,5 milliards d’années. Ce que nous connaissons mal, c’est la matière eau elle-même. Le vrai problème n’est pas la rareté, mais la contamination. Aujourd’hui, 80 % des eaux usées dans le monde sont rejetées dans la nature sans aucun traitement. Nous salissons chaque jour la ressource dont dépend toute forme de vie, mais aussi toute activité économique. Nous ne sommes pas face à un risque futur : nous sommes déjà dans une crise présente, massive, systémique. Et nous n’avons plus la capacité de la résoudre entièrement ; nous pouvons seulement en limiter les effets.

Monde Économique : La crise de l’eau est souvent perçue comme un enjeu lointain, propre aux régions arides ou aux pays en développement. Pourtant, ses répercussions économiques touchent désormais l’ensemble de la planète. Quels sont les risques pour l’économie mondiale, et pour un pays comme la Suisse ?

Malek Semar : L’eau n’a pas de frontières. Une tomate servie à Genève peut avoir été irriguée la veille à l’autre bout du monde. Si cette eau est contaminée, vous importez la contamination. Les Nations Unies parlent désormais d’une « faillite hydrique mondiale », où les systèmes d’eau ne peuvent plus revenir à leur état initial. Cette situation coûte déjà des centaines de milliards à l’économie mondiale en pertes de productivité, tensions géopolitiques, impacts sanitaires et perturbations agricoles. La Suisse, malgré ses ressources hydriques, n’est pas à l’abri. Elle dépend de chaînes d’approvisionnement mondialisées, de productions agricoles étrangères et d’infrastructures qui devront être adaptées. Même un pays exemplaire ne peut se protéger seul : si le reste du monde ne traite pas ses eaux usées, la contamination revient par le cycle global.

Monde Économique : Alors que l’eau est souvent perçue comme une ressource abondante et acquise, vous avez fait le choix de consacrer votre engagement à ce que vous considérez comme l’une des crises les plus sous-estimées de notre époque. Pourquoi avoir créé No Water No Us et quelle est votre mission ?

 Photo Malek SEMAR – CESE : ©️ Louise Méresse, Sipa Press

Malek Semar : Tout est parti de ce chiffre : 80 % des eaux usées non traitées. Cette prise de conscience survient en 2019 alors que je suis un diplôme à l’Université de Genève consacré à la gestion de l’eau. Et, je découvre non seulement l’ampleur du problème, mais aussi l’absence de mobilisation collective à la hauteur de l’enjeu. C’est là que j’ai décidé d’agir. De cette conviction naît No Water No Us, une organisation structurée autour de deux verbes fondateurs : sensibiliser et agir. Sensibiliser d’abord car rien ne changera si les dirigeants politiques et économiques ne comprennent pas que l’eau propre est la base de toute prospérité. Il faut leur montrer que ce n’est pas un sujet environnemental, mais un sujet stratégique.  L’association développe ainsi des actions de plaidoyer, des conférences, des contenus pédagogiques et des partenariats institutionnels pour replacer l’eau au cœur des priorités publiques et privées.

Mais sensibiliser ne suffit pas. Il faut aussi agir, concrètement, auprès de celles et ceux qui vivent la crise de l’eau au quotidien. No Water No Us intervient ainsi auprès des peuples premiers, souvent les plus exposés à la contamination et au manque d’infrastructures, ainsi qu’auprès des écoles primaires, où se joue la transmission des comportements et des réflexes essentiels. Nous voulons montrer un futur désirable, pas culpabiliser. Imaginer ce que le monde pourrait devenir si l’eau était propre partout. Et prouver, sur le terrain, que des solutions existent, qu’elles sont accessibles et qu’elles changent des vies.

Cette double approche, convaincre les décideurs d’en haut, transformer les pratiques d’en bas, constitue la signature de l’organisation.

Monde Économique : Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui une action massive ?

Malek Semar : Le premier blocage est économique : rejeter de l’eau sale coûte zéro. Traiter l’eau coûte quelque chose. Tant que la pollution est gratuite, la tentation est immense. Le deuxième blocage est culturel : nous vivons dans un monde où l’argent prime sur la vie. Entre “fin du mois” et “fin du monde”, le choix est vite fait. Le troisième blocage est financier : traiter l’eau devient de plus en plus coûteux, car nous avons laissé les polluants s’accumuler. Aujourd’hui, même l’eau de pluie contient des microplastiques. Nous payons le prix d’un retard historique.

Monde Économique : Face à l’ampleur d’un défi qui touche encore aujourd’hui deux milliards de personnes sans accès à l’eau potable, la question des solutions devient centrale. Quelles sont les pistes réalistes pour les années à venir ?

Malek Semar : Les solutions existent. L’eau est un droit humain reconnu par l’ONU depuis 2010. Mais un droit ne vaut rien sans gouvernance. Il faut une gouvernance mondiale, car l’eau circule ; des solutions locales, car les usages sont territoriaux ; des financements massifs, pour rattraper le retard ; et une conscience collective, pour arrêter de rejeter de l’eau sale. Aujourd’hui, deux milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable et cinq milliards vivent sans assainissement. Nous ne rattraperons pas ce retard sans un effort global, public et privé.

Monde Économique : Quel message souhaitez-vous adresser aux dirigeants et chefs d’entreprise ?

Malek Semar : Regardez la carte du monde : les pays les plus développés sont ceux qui gèrent l’eau de manière systémique – eau potable, eaux usées, traitement, réutilisation. Ce n’est pas un hasard. L’eau est la base de toute prospérité. Les entreprises doivent intégrer l’eau dans leur stratégie : sécurisation des chaînes d’approvisionnement, réduction des risques opérationnels, innovation dans le traitement et la réutilisation, partenariats public-privé, investissements dans les technologies hydriques. L’eau n’est pas un sujet environnemental. C’est un sujet économique, stratégique, géopolitique.

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