Jeunes actifs : moins un désamour du travail qu’un changement de contrat

18 août 2026

Jeunes actifs : moins un désamour du travail qu’un changement de contrat

Longtemps décrite comme une génération en rupture avec le monde professionnel, la jeunesse active affiche en réalité un rapport au travail moins tranché qu’on ne le dit. Ce qui change, ce sont moins ses priorités que les conditions dans lesquelles elle accepte de s’investir, et les chiffres de l’Office fédéral de la statistique en dessinent les contours.

Pendant longtemps, le jeune salarié renvoyait à une image convenue : accepter les contraintes du début de carrière, faire ses preuves, progresser pas à pas et, si possible, demeurer plusieurs années dans la même entreprise. Cette représentation semble aujourd’hui moins adaptée. Les jeunes actifs sont volontiers décrits comme plus exigeants, moins attachés à leur employeur et davantage soucieux de leur équilibre de vie. Les statistiques du marché du travail suisse permettent cependant de nuancer ce constat, car elles ne montrent pas un désintérêt pour le travail, mais une redéfinition des termes de l’engagement, plus mobile, plus flexible dans sa forme, et plus exposé à la précarité contractuelle.

Trois indicateurs du marché du travail suisse permettent d’objectiver ce changement. Le premier est la mobilité professionnelle, selon l’Office fédéral de la statistique, 14,7 % des actifs en Suisse ont changé d’emploi entre 2022 et 2023 avec un taux qui grimpe à 23,8 % chez les 15-24 ans, très nettement au-dessus de la moyenne nationale. Ce chiffre ne traduit pas une instabilité gratuite, il correspond à la phase d’apprentissage et de tâtonnement propre au début de carrière où, changer d’employeur reste le moyen le plus direct de progresser en responsabilités et en rémunération, d’autant que les 15-24 ans sont, selon une autre donnée de l’OFS, la classe d’âge la plus concernée par les contrats à durée déterminée, avec un quart d’entre eux sous ce régime contre 8,6 % de l’ensemble des salariés. Une partie de cette mobilité n’est donc pas choisie, mais structurelle, et tient à la nature même des premiers emplois. Le deuxième indicateur concerne l’organisation du travail, le télétravail, marginal avant la pandémie, s’est durablement installé, avec 37 % des actifs suisses y recourant aujourd’hui au moins occasionnellement contre 24,6 % en 2019. Cette normalisation touche toutes les générations, mais elle a particulièrement modifié les attentes des jeunes actifs, pour qui la flexibilité du lieu et des horaires tend à être perçue comme une composante ordinaire de l’emploi plutôt que comme un avantage à négocier. Les situations cependant restent très inégales selon les métiers car un cadre dont l’activité peut être exercée à distance ne dispose pas des mêmes marges de manœuvre qu’un salarié de l’industrie, du commerce ou de la santé. Ceci nous rappelle que parler de « la jeunesse » comme d’un groupe homogène masque une réalité professionnelle beaucoup plus diverse. Le troisième élément est plus conjoncturel, mais éclaire le climat dans lequel ces attentes se forment, le taux de chômage des 15-24 ans au sens du BIT s’élevait à 10,5 % au troisième trimestre 2025, contre un taux global de 5,1 % pour l’ensemble de la population active suisse à la même période. Cela rend l’entrée sur le marché du travail plus incertaine pour cette classe d’âge que pour ses aînés et relativise ainsi l’image d’une génération qui négocierait ses conditions en position de force généralisée.

Ces données décrivent des rapports de force et des conditions objectives ; elles n’indiquent pas directement comment les jeunes actifs hiérarchisent leurs priorités. Sur ce point, une étude Deloitte menée en 2024 auprès de 400 personnes de la génération Z et de la génération des millennials en Suisse apporte un éclairage vérifiable. Contrairement à une idée répandue, le niveau de salaire n’arrive qu’en dixième position des critères de choix d’un employeur pour la génération Z (13 %), loin derrière l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée (26 %) et les possibilités d’apprentissage et de développement (19 %). Ce résultat, tiré d’un échantillon suisse limité et daté, ne peut être généralisé sans précaution, mais il confirme une tendance de fond, la question n’est pas tant l’intérêt pour le travail que la nature de la contrepartie attendue en échange de l’investissement.

Le véritable changement réside donc moins dans la place accordée au travail que dans la relation entre le salarié et l’entreprise. Le jeune actif accepte de s’investir, mais dans un contexte de mobilité plus élevée, de flexibilité normalisée et d’un marché de l’emploi qui lui reste, statistiquement, plus difficile d’accès. Pour les nouvelles générations, rester dans une entreprise ne constitue plus une fin en soi, la fidélité se construit désormais autour d’un intérêt partagé, apprendre, progresser, et pouvoir préserver une vie en dehors du bureau.

Retrouvez l’ensemble de nos articles Décryptage

 

Recommandé pour vous