Sandrine Thibaud, la beauté des vies qui renaissent

3 septembre 2026

Sandrine Thibaud, la beauté des vies qui renaissent

Photo © Fullord

À première vue, rien ne prédestinait Sandrine Thibaud à devenir l’une des figures les plus singulières de la joaillerie contemporaine. Et pourtant son parcours, ressemble davantage à une rivière africaine, capricieuse, imprévisible, mais toujours en mouvement vers quelque chose de plus grand. Fondatrice de Fullord, maison joaillière genevoise née en 2019, Sandrine Thibaud a construit son empire de l’élégance sur un socle fait de deuils, de déracinements et d’une obstination tranquille à rester fidèle à ce qu’elle aime.

Le commencement de tout

Sandrine Thibaud naît au Cameroun et y grandit jusqu’à l’âge de 14 ans, dans un univers où la nature tient lieu de terrain de jeu. Pas de jouets importés, pas de poupées en plastique, pas de vitrines scintillantes mais un coffre à bijoux appartenant à sa grand-mère, rempli de merveilles que la petite Sandrine contemplait avec une fascination qui ne la quittera plus jamais.  C’est dans ce décor brut que se forge, à bas bruit, une sensibilité hors du commun.

Et très vite, son environnement familial ajoute une autre dimension à cette sensibilité naissante : son grand-père côtoie les cercles du pouvoir à Yaoundé, sa grand-mère tient le bureau africain des brevets industriels et sa mère, photographe professionnelle, parcourt le monde avec l’œil précis de ceux qui captent l’essentiel. Sandrine grandit entourée de gens qui créent, qui inventent, qui transforment. Elle absorbe tout, sans savoir encore ce qu’elle en fera. À 13 ans, elle sait une chose avec certitude : elle fera quelque chose d’important. Pas grand au sens de la démesure, mais grand au sens de l’accomplissement.

L’arrachement

À 14 ans, la vie lui présente sa première facture, et elle est impitoyable : sa mère disparaît à 38 ans, bien trop tôt, bien trop vite, et le deuil n’a pas le temps de se déposer qu’il faut déjà partir, quitter le Cameroun, quitter l’Afrique, se retrouver projetée vers une Europe qu’elle n’a pas choisie et qui ne l’attendait pas. Du Cameroun à la France, il n’y a pas seulement des milliers de kilomètres, il y a deux mondes que rien ne relie : là-bas, les portes restent ouvertes, les repas se partagent avec l’inconnu, le temps appartient à tout le monde ; ici, chacun referme sa porte, traverse le couloir en silence, et la discrétion tient lieu de règle tacite.

Elle a 14 ans, elle vient de perdre sa mère, et elle doit apprendre à exister dans un monde qui ne la connaît pas, qui n’a prévu de place pour personne qui lui ressemble. Il y a eu beaucoup, beaucoup de moments d’angoisse et de frayeur, dit-elle aujourd’hui, avec cette voix posée de quelqu’un qui a digéré ce que d’autres n’auraient pas survécu. Ce déracinement n’est pas une figure de style : c’est une douleur organique, presque charnelle, celle d’un enfant qui cherche ses repères dans un environnement où rien ne lui appartient encore. C’est précisément dans ce dénuement absolu que quelque chose de fondamental se révèle : quand on n’a plus rien à quoi se raccrocher, ni mère, ni pays, ni enfance, on se raccroche à soi. Sandrine, au fond de cette solitude, découvre une vérité qu’elle ne formulera que des années plus tard : elle est plus forte que ce qui lui arrive. Pas invulnérable, pas insensible, mais capable de traverser, d’endurer, de continuer à avancer même lorsque le chemin a disparu sous ses pieds. Ce déracinement brutal, ce moment de rupture, elle ne l’esquive pas, elle le porte, et il devient le moteur d’une farouche détermination.

Le grand détour nautique

Une fois en France, Sandrine suit des études classiques, décroche un baccalauréat littéraire, puis entame le droit. Elle rêve des prétoires, mais la vocation a parfois ses propres plans. « Je me suis très vite aperçue que ma véritable passion, c’était la bijouterie. » À 20 ans, elle entre dans un atelier de fabrication et découvre ce qu’elle cherchait sans le savoir : la précision des gestes, le mystère de la matière brute transformée en objet de désir, cette alchimie silencieuse entre la main et le métal. « J’étais vraiment passionnée », dit-elle simplement et, dans sa voix, le mot ne sonne pas comme une anecdote, mais comme une explication de tout ce qui suivra.

Cinq ans plus tard, Sandrine Thibaud rencontre celui qui deviendra son mari. Il vient de créer une entreprise dans l’industrie nautique, spécialisée dans les passerelles, portes et systèmes technologiques pour yachts et super-yachts. Il lui propose de le rejoindre. Elle accepte. « L’amour n’a qu’une voix », dit-elle en souriant, celle qui dit oui sans avoir besoin de réfléchir.  Sandrine devient alors commerciale, développe l’entreprise, voyage, négocie, structure. Pendant vingt-cinq ans, elle contribue à faire de cette société un leader mondial, employant plus de 400 personnes. Mais derrière cette réussite, il y a une femme qui jongle avec les rôles : entrepreneure, mère, belle-mère, épouse, expatriée. « Tout est possible », dit-elle aujourd’hui.

Un foulard qui s’envole

Mais au cœur de cette vie menée tambour battant, un détail infime va tout faire basculer. En effet, Sandrine Thibaud est une femme qui ne transige jamais sur l’élégance. Et c’est précisément cette exigence-là, un jour de grand vent sur les ponts d’un yacht, qui va tout changer. L’histoire de Fullord commence… avec un foulard qui s’envole. Sur les ponts des yachts, Sandrine voit souvent ses foulards s’échapper. Elle cherche un accessoire pour les maintenir, rien. « Je ne comprenais pas pourquoi ils n’avaient pas inventé un bijou pour les foulards. Un vrai bijou, pas un rond de serviette, capable de maintenir un carré de soie avec élégance. » Alors elle dessine. Un premier croquis. Un premier prototype. Une idée simple, mais révolutionnaire : transformer le foulard en pièce de joaillerie.

Sept ans plus tard, la marque compte une vingtaine de points de vente internationaux, des placements dans Emily in Paris, une présence remarquée à VicenzaOro, des collections iconiques (Eden, Masai, Ghost), déclinées en bagues, colliers et bracelets qui marient matériaux de haute qualité et savoir-faire artisanal. Fullord n’est pas un accessoire. C’est un geste. Une signature. Une manière de porter la féminité autrement.

Il y a, dans le parcours de Sandrine Thibaud, la poésie des vies qui se relèvent et la musique des âmes qui refusent de s’éteindre. Elle appartient à ces femmes qui sculptent leur destin comme on sculpte un bijou : lentement, patiemment, avec une précision née du cœur. Au final, une vérité s’impose : on ne brille pas parce que la vie nous épargne, mais parce qu’on a tenu debout, encore et encore, jusqu’à devenir lumière.

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