Photo © GenerativeHumanae
À première vue, Charlotte d’Aulnois a l’assurance tranquille de celles qui ont traversé plusieurs vies. Une présence charismatique, un regard franc, une énergie qui circule comme une évidence. Pourtant, derrière cette femme qui accompagne aujourd’hui les dirigeants du monde entier, se cache une histoire faite de ruptures, de conquêtes intérieures et d’une quête farouche de liberté.
Avant d’arriver en Suisse à l’âge de 25 ans, Charlotte a vécu en France, en Italie et aux États-Unis. Elle est l’aînée de cinq enfants, trois filles et deux garçons. Son père, issu de la noblesse française et ingénieur de formation se montre peu affectueux et très attaché au statut. « L’image était plus importante que la relation », confie-t-elle. Sa mère, représentation de la maternité bourgeoise catholique élève ses 5 enfants avec tempérance et sens du devoir, soucieuse de minimiser les conflits au nom de la paix familiale. La petite Charlotte observe tout cela. Elle se passionne pour l’équitation, son échappatoire. Elle passe beaucoup de temps avec ses grands-mères aimées, des femmes indépendantes et débrouillardes avec qui elle se confrontent pour mieux renaître. Oui renaître libre, libre de penser et de ressentir en ne choisissant que le meilleur des mondes, sans théâtre, sans modèle de vie pré-dessiné ou chorégraphie imposée.
Un premier exploit derrière ce combat : celui de défier tout un système, celui d’un monde qui mesure la valeur d’un enfant à son utilité symbolique et qui assigne une place avant même que la personne ait eu le temps d’exister. Pour Charlotte, être la fille aînée issue du patriarcat bourgeois parisien, narcissique de surcroît, a été vécu comme un coup du sort. Cette relégation aurait pu être une sentence mais elle en a fait un carburant, une flamme qui ne s’éteindra plus. Aujourd’hui, Charlotte excelle en tant que CEO dans une branche originellement dominée par les hommes, spécifiquement au niveau du leadership.
Brillante, Charlotte avance vite. Lettres, philosophie, puis un virage vers le business : elle veut créer, diriger, transformer. Elle intègre une école de commerce à Lyon, obtient un master, puis s’envole pour Boston après avoir remporté un concours de créativité organisé par le cabinet Arthur D. Little. Là-bas, elle suit un MBA associé entre Boston College et Harvard, tout en travaillant le matin pour le cabinet. Elle n’a que 22 ans.
Elle venait d’avoir sa deuxième fille. Un mariage difficile. Trop de pression, trop d’injonctions. Elle fait un Tako-Tsubo, un arrêt cardiaque d’origine purement émotionnelle. « C’est intéressant de travailler pour les pacemakers et de se retrouver avec ça », dit-elle avec ce sourire légèrement ironique que l’on imagine très bien. Elle ralentit. Ce moment de rupture marque un tournant. Elle troque les salles de conseil contre les amphithéâtres, devenant professeure à l’École hôtelière de Lausanne, à HEC, puis à l’IMD. Mais là encore, quelque chose résiste : « Je me trouvais un peu jeune pour mes étudiants qui avaient plus d’expérience que moi. » Alors Charlotte d’Aulnois repart sur le terrain, reprend la direction de Mövenpick chez Nestlé. Quatre ans plus tard, elle comprend enfin ce qu’elle cherche vraiment et fonde en 2015 à Lausanne, GenerativeHumanae, un cabinet de transformation humaine et organisationnelle.
Ce qui fascine Charlotte d’Aulnois, ce n’est pas de diriger une organisation au quotidien. C’est de comprendre pourquoi tant d’organisations, de l’intérieur, n’arrivent plus à se voir elles-mêmes. Pourquoi les signaux faibles disparaissent dans le bruit du statut, des hiérarchies, des ego. Pourquoi des hommes et des femmes brillants cessent d’être vrais dès qu’ils franchissent la porte de leur entreprise. Elle a vécu cela. Elle a failli en mourir.
Avec GenerativeHumanae, elle poursuit une mission : co-construire la cohérence stratégique à tous les niveaux de l’entreprise, tout en renforçant la cohésion d’équipe et le leadership individuel. Onze ans plus tard, son cabinet compte douze collaborateurs et son équipe accompagne des entreprises du luxe, des hôpitaux, des banques, la Formule 1, l’industrie horlogère, des PME et des institutions publiques en Suisse et à l’international. Une vraie réussite. Mais ce qui anime Charlotte d’Aulnois, ce n’est pas la croissance. C’est le moment où les murs se brisent. Où quelqu’un dans une salle de comité de direction ose enfin être lui-même.
Elle qui a grandi dans un monde où l’image valait plus que la relation passe désormais ses journées à détricoter exactement cela chez ses clients, et en elle-même. Ceux qui la connaissent bien la décrivent comme charismatique, franche, tournée vers la relation et l’action. Elle dit elle-même marcher sur « la ligne de crête entre empathie et sympathie ». Ses enfants lui reconnaissent une sévérité affectueuse « stricte, exigeante, mais extrêmement affectueuse ». Elle rit en avouant son défaut principal : « Je donne peut-être un peu trop, tout de suite. » Le chemin n’a pas été rectiligne et il ne pouvait pas l’être pour quelqu’un comme elle. Elle a traversé des ruptures amoureuses, des ruptures familiales, un arrêt cardiaque.
Pour se ressourcer, Charlotte d’Aulnois a besoin de solitude et de grand air. Chaque année, elle s’offre une semaine seule sur les pistes. « Je skie, je réfléchis, je laisse sortir ce qui doit sortir, les larmes parfois, les chansons si l’envie me prend. C’est là que je me retrouve vraiment pour ensuite revenir vers l’autre avec une qualité de présence et d’écoute enrichie » Elle nourrit aussi une passion inattendue : la décoration intérieure. Le soir, elle dessine des plans de maison, joue avec les couleurs et les lumières, recréant pour les autres, peut-être, ce que l’enfance ne lui avait pas offert : un espace où chacun trouve vraiment sa place. « Contrairement à mon milieu d’origine, enfermant et jugeant, je peux aujourd’hui être authentique. Cette liberté d’être, c’est ma fierté. »
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