Le détroit d’Ormuz concentre depuis des décennies l’une des plus grandes vulnérabilités énergétiques du monde. Large d’une quarantaine de kilomètres à son point le plus étroit, ce passage maritime situé entre l’Iran et Oman voit transiter environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole, selon l’Agence internationale de l’énergie. Depuis les attaques contre des pétroliers en 2019 jusqu’aux tensions amplifiées par la guerre à Gaza, les marchés énergétiques vivent sous pression permanente : à chaque épisode, le prix du baril grimpe brutalement, ravivant le même scénario, celui d’un choc pétrolier mondial. Mais à mesure que les crises se répètent, une autre question émerge. Et si ces tensions devenaient, indirectement, un moteur de la transition énergétique mondiale ? Le problème n’est plus seulement le prix du pétrole, c’est l’incertitude. Les grandes agences énergétiques l’ont documenté après la guerre en Ukraine : les États cherchent désormais moins une énergie bon marché qu’une énergie prévisible et souveraine. Ce changement de paradigme bénéficie directement aux renouvelables : une centrale solaire ou un parc éolien ne dépendent ni d’un détroit stratégique, ni d’une flotte militaire, ni d’un cartel pétrolier.
Les États-Unis présentent un tableau plus contrasté. Grâce au pétrole et au gaz de schiste, ils sont devenus le premier producteur mondial d’hydrocarbures, ce qui réduit leur vulnérabilité directe à Ormuz, sans les immuniser contre les crises. Le pétrole restant un marché mondial, tout conflit dans le Golfe persique fait monter les prix pour les consommateurs américains, avec des conséquences politiques immédiates. Sous l’administration Biden, cette réalité avait conduit à repositionner la transition énergétique comme un outil de sécurité nationale autant que climatique : l’Inflation Reduction Act, signé en août 2022, avait mobilisé quelque 370 milliards de dollars pour les technologies bas carbone. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, plusieurs de ces financements ont été suspendus ou remis en cause — sans que l’édifice s’effondre entièrement : une grande partie des investissements industriels générés par l’IRA ayant atterri dans des États républicains, le Congrès s’est montré plus prudent qu’attendu face aux appels à l’abrogation.
C’est la Chine qui reste cependant l’acteur le plus exposé. Premier importateur mondial de pétrole, Pékin dépend structurellement du Golfe persique : avec l’Inde, elle absorbe près de la moitié des volumes transitant par Ormuz selon l’AIE. Cette vulnérabilité, Pékin l’a identifiée de longue date et elle a façonné sa stratégie en profondeur. D’un côté, une diversification massive des sources d’approvisionnement : la Russie est devenue le premier fournisseur de pétrole de la Chine depuis 2022, complétée par des achats en Afrique et via des pipelines terrestres contournant les routes maritimes vulnérables. De l’autre, un investissement sans précédent dans les renouvelables, moins par conviction climatique que par calcul sécuritaire. La capacité renouvelable totale chinoise dépasse désormais 2 340 GW, soit plus de 60 % de la puissance installée du pays. La Chine produit 80 % des panneaux solaires mondiaux et domine la chaîne des batteries. Chaque gigawatt installé réduit, marginalement mais durablement, sa dépendance aux détroits.
Le paradoxe demeure néanmoins : les crises géopolitiques peuvent aussi produire l’effet inverse. À court terme, elles encouragent souvent l’exploitation accrue des hydrocarbures, après l’invasion de l’Ukraine, plusieurs pays européens ont relancé des centrales à charbon, tandis que les majors pétrolières américaines enregistraient des bénéfices records. Les conflits accélèrent simultanément la recherche d’alternatives et le recours immédiat aux énergies fossiles. L’inconnue américaine illustre cette même ambivalence : Donald Trump a engagé, dès son retour à la Maison-Blanche, plusieurs décrets visant à relancer la production d’hydrocarbures et à suspendre certains financements climatiques. Le recul est réel, mais il bute sur une réalité que Trump n’avait pas anticipée : de nombreux investissements verts étant désormais ancrés dans des circonscriptions républicaines, les élus de son propre camp ont freiné les velléités de démantèlement les plus radicales.
La transition énergétique n’avance donc pas seulement sous l’effet de la conscience climatique. Elle progresse aussi sous la pression des crises, des rivalités stratégiques et des vulnérabilités économiques. Washington, Bruxelles et Pékin suivent des chemins différents, instruments législatifs, diversification des fournisseurs, domination industrielle des filières vertes, mais convergent vers le même impératif : ne plus dépendre d’un détroit que personne ne contrôle vraiment. Dans ce nouvel équilibre mondial, Ormuz joue un rôle inattendu : celui d’un accélérateur involontaire de la transition qu’il est censé menacer.
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