Par Salma BENCHEIKH, Severin OGAH LAGASSOU, Mélanie Florence BONINSEGNI, et Giuseppe CATENAZZO
Sur Instagram, TikTok ou YouTube, des millions d’utilisateurs suivent chaque jour des créateurs de contenu spécialisés dans la mode. Leurs « looks du jour », leurs conseils shopping ou leurs collaborations avec des marques façonnent les tendances. Au-delà des codes promotionnels, une question demeure : comment ces influenceurs parviennent-ils à transformer de simples recommandations en véritables déclencheurs d’achat ?
Une recherche menée par l’IPAG Business School de Paris auprès de consommateurs et de professionnels du secteur met en lumière les mécanismes psychologiques et relationnels derrière ce phénomène devenu central dans l’industrie de la mode.
Contrairement aux campagnes classiques, souvent perçues comme intrusives, les contenus des influenceurs s’intègrent au fil quotidien des utilisateurs. Ils prennent la forme de récits personnels, de conseils pratiques ou de moments de vie. Le produit n’est plus seulement montré : il est mis en scène dans un univers. L’influenceur ne se contente pas de promouvoir un vêtement : il incarne un style de vie. En le suivant, l’abonné ne consomme pas seulement une information commerciale, mais entre dans une relation avec le créateur de contenu.
La crédibilité, clé de voûte de l’influence. Un influenceur est jugé crédible lorsqu’il apparaît cohérent dans ses choix, transparent sur ses partenariats et fidèle à son univers et à ses valeurs. Les consommateurs interrogés insistent sur un point : ils acceptent la présence de contenus sponsorisés, à condition qu’ils soient assumés et alignés avec l’image de l’influenceur. À l’inverse, une collaboration jugée opportuniste peut entraîner une rupture de confiance. Autrement dit, l’audience ne rejette pas la dimension commerciale, elle rejette l’incohérence.
L’authenticité, entre sincérité et stratégie. Les abonnés valorisent les influenceurs qui partagent des expériences personnelles, montrent aussi leurs échecs ou leurs doutes, et donnent des avis nuancés, y compris critiques. Cette impression de sincérité se construit dans la durée et nourrit un sentiment de proximité. L’étude parle de « relation parasociale », une relation à sens unique dans laquelle l’abonné a l’impression de connaître personnellement l’influenceur. Cependant, lorsqu’ils perçoivent une mise en scène trop calculée de la spontanéité, la confiance peut s’éroder.
Transparence et éthique, attentes croissantes des consommateurs. Dans un secteur souvent critiqué pour son impact environnemental et social, les abonnés se montrent attentifs : à la promotion de marques responsables, à la cohérence entre discours et pratiques, et à la clarté des partenariats commerciaux. La mention explicite des contenus sponsorisés (via des hashtags ou des indications claires) renforce la confiance. À l’inverse, la « publicité déguisée » est perçue comme une trahison. De plus en plus, les influenceurs sont attendus comme des acteurs responsables, capables de promouvoir une consommation plus durable.
La symbolique, le vêtement comme marqueur identitaire. Acheter un produit recommandé par un influenceur est aussi une manière d’affirmer qui l’on est. Beaucoup d’abonnés suivent des influenceurs pour s’inspirer, appartenir à une communauté et se rapprocher d’un idéal de style ou de réussite. Ce mécanisme d’identification est particulièrement fort chez les jeunes consommateurs, pour qui les réseaux sociaux constituent un espace central de construction de leur identité.
La proximité, la qualité du lien vs. la quantité d’abonnés. Toutes les stratégies d’influence ne produisent pas les mêmes effets. Les marques hésitent souvent entre des macro-influenceurs, dotés d’une forte visibilité, et des micro-influenceurs, dont l’audience est plus restreinte mais souvent plus engagée. L’étude montre que la proximité perçue joue un rôle essentiel. Les micro-influenceurs, grâce à des interactions plus fréquentes et personnalisées avec leur communauté, peuvent susciter un sentiment de confiance plus fort. La taille de l’audience n’est pas un gage du succès d’une campagne.
En intégrant les produits à des récits personnels et à des univers cohérents, les influenceurs redéfinissent la manière dont la mode est présentée et vécue. Le marketing d’influence apparaît ainsi moins comme une simple technique promotionnelle que comme une transformation profonde des relations entre les marques et les consommateurs. Pour les marques, l’enjeu n’est plus seulement de choisir un visage populaire, mais de construire des partenariats durables, alignés et transparents. Pour les consommateurs, l’enjeu est de développer un regard critique, car derrière chaque publication mode se joue désormais bien plus qu’un simple conseil shopping : une relation, une projection identitaire et, parfois, une redéfinition silencieuse de nos manières de consommer.
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