Pourquoi le marché de l’art affiche une santé insolente en 2026

2 mars 2026

Pourquoi le marché de l’art affiche une santé insolente en 2026

Photo: De Jonckheere, Pieter Brueghel the Younger (Brussels 1564-1638 Antwerp), The Payment of the Tithe or the Village Lawyer, 1622, Oil on panel

Par Philippe Kottelat

ART & FINANCES L’art est-il devenu un «coffre-fort esthétique»? Plus la situation mondiale est imprévisible, plus les investisseurs valorisent des actifs qui ont survécu aux siècles précédents. La BRAFA (Brussels Art Fair) 2026, qui a fermé ses portes fin janvier dernier, a en tous cas prouvé que l’art n’est plus seulement une passion, mais aussi une composante essentielle et résiliente d’un portefeuille financier moderne. 

Le communiqué final de la BRAFA 2026, qui a fermé ses portes le 1er février dernier, a confirmé une tendance fascinante: malgré une instabilité planétaire marquée par des tensions géopolitiques et économiques, le marché de l’art affiche une santé insolente. Ce rendez-vous annuel, devenu au fil des ans un pilier du calendrier artistique mondial, a ainsi démontré son statut de pilier du marché de l’art européen avec des indicateurs de performance très positifs. «Dès le vernissage, les échanges se sont révélés particulièrement dynamiques, marqués par de nombreuses négociations et plusieurs ventes notables», a précisé ce communiqué. «Galeristes, collectionneurs et visiteurs ont répondu présents dans une atmosphère à la fois exigeante et chaleureuse, où le prestige ne rime jamais avec intimidation». Les chiffrent le prouvent: la foire a accueilli quelque 72’000 visiteurs sur huit jours (du 25 janvier au 1er février), égalant le record historique établi en 2025; quelque 15’000 œuvres y ont été exposées par près de 150 galeries internationales provenant de 19 pays; son bilan officiel fait état de «ventes nombreuses et significatives», notamment dans les secteurs de l’art moderne, du design et des arts décoratifs.

Une bulle de sérénité

Dans un monde marqué par une instabilité chronique – qu’elle soit géopolitique, économique ou climatique -, on aurait pu s’attendre à ce que l’art devienne une préoccupation secondaire. Ce récent – et nouveau – succès spectaculaire démontre pourtant l’inverse. Pourquoi donc, alors que le «chaos terrestre» gronde, l’art se vend-t-il si bien?

La première explication est sans doute d’ordre émotionnel et psychologique. Face à la brutalité de l’actualité, l’art agit comme un sanctuaire. En franchissant les portes d’un événement comme la BRAFA, le collectionneur – comme le visiteur lambda du reste – ne cherche pas seulement un objet, mais une «bulle de sérénité». Dans le désordre ambiant, posséder une œuvre – ou en désirer une – c’est s’approprier un fragment de permanence, un repère esthétique qui ne fluctue pas au gré des crises. C’est le besoin vital de contrebalancer la laideur du monde par une forme de beauté choisie. Béatrix Bourdon, directrice générale de la BRAFA, l’a clairement souligné lors de cette édition: la foire agit comme une véritable «bouffée d’air ». Dans un contexte mondial qu’elle a décrit comme anxiogène et instable, elle conçoit donc l’événement non pas seulement comme un lieu de commerce, mais comme un espace de sérénité où le public vient chercher un apaisement que le quotidien ne lui offre plus. 

BRAFA 2026 – General view © Olivier Pirard

Une valeur refuge

Ensuite, il y a la réalité d’un marché devenu refuge. Lorsque les monnaies vacillent et que l’économie s’emballe, l’art redevient ce qu’il a toujours été lors des grandes crises de l’histoire: un actif tangible. Contrairement aux placements financiers abstraits, une peinture flamande ou un bronze du XXe siècle possèdent une valeur intrinsèque, une «épaisseur» historique qui rassure. À la BRAFA, l’éclectisme qui mêle notamment archéologie, Maîtres anciens et design moderne, permet cette diversification patrimoniale: on investit dans le temps long. Cette vision de l’art comme «coffre-fort patrimonial» n’est pas qu’une intuition, elle est corroborée par des analyses économiques très concrètes et des témoignages d’experts du secteur. A l’image de l’économiste de l’art Thierry Ehrmann, président d’Artprice, qui martèle souvent que l’art est devenu un placement alternatif incontournable. Dans un monde où les banques centrales injectent des liquidités, l’œuvre d’art reste une ressource finie. En d’autres termes, contrairement aux actions qui peuvent être diluées ou aux monnaies qui perdent de leur pouvoir d’achat, il n’existe qu’un nombre limité de tableaux de Maîtres Anciens. Cette rareté garantit la préservation de la valeur sur le long terme. À la BRAFA, de nombreux exposants spécialisés dans les Maîtres Anciens, comme la Galerie De Jonckheere ou Klaas Muller, ont d’ailleurs observé que leurs clients cherchaient une «solidité historique». «Un Bruegel ou un Cranach a traversé des guerres, des révolutions et des changements de régimes. Sa valeur a survécu à tout cela.» Pour un investisseur, cette réalité est plus rassurante qu’un algorithme boursier. C’est ce qu’on appelle la valeur de transmission.

La stratégie de la diversification

Mais si l’art s’est si bien vendu lors de ce dernier rendez-vous bruxellois, c’est aussi en raison d’une stratégie de diversification audacieuse, favorisant le «cross-collecting», soit l’art de collectionner des objets provenant de périodes et de styles différents. En mêlant design, art moderne et antiquités, la foire s’est transformée en un carrefour dynamique, positionnant l’art comme un levier de diversification de patrimoine dans un climat de confiance.

BRAFA 2026 – Klaas Muller © Luk Vander Plaetse

Ce dynamisme a permis un renouvellement des générations. Cette année, plus que par le passé, on a pu y observer une nouvelle clientèle, plus jeune, qui tourne le dos à la consommation de masse pour se diriger vers l’objet unique. Pour ces acheteurs potentiels, l’art n’est plus seulement un signe extérieur de richesse, mais un vecteur d’identité. Acheter de l’art aujourd’hui, c’est affirmer que, malgré le chaos, l’esprit humain continue de créer, de transmettre et de dialoguer par-delà les siècles. Comme on dit souvent dans le milieu des collectionneurs: «On ne peut pas admirer ses actions en Bourse sur son mur le soir, mais on peut admirer son tableau, et il vaut toujours son prix le lendemain».

Une histoire cohérente et durable

Ainsi, loin d’être un luxe superflu, l’art apparaît plus que jamais comme une nécessité stratégique et spirituelle. Plus le monde devient illisible, plus nous avons besoin de ces objets qui, par leur simple présence, nous racontent une histoire cohérente et durable. «L’art est le plus court chemin de l’homme à l’homme», disait André Malraux. Dans un monde qui se déshumanise, ce lien devient une marchandise inestimable. Ce qui est de bon augure alors que déjà, à Bruxelles, on s’affaire pour que l’édition 2027 de la BRAFA, qui aura lieu du 24 au 31 janvier prochains, demeure un événement artistiques incontournable, prolongeant cette dynamique de «coffre-fort esthétique» dans un marché en pleine mutation.

www.brafa.art

Retrouvez l’ensemble de nos articles Economie

 

Recommandé pour vous