Le 1er mai en Suisse : quand le repos dépend moins de la loi que du passeport cantonal

30 avril 2026

Le 1er mai en Suisse : quand le repos dépend moins de la loi que du passeport cantonal

Le 1er mai en Suisse constitue une véritable curiosité législative, révélatrice de la souveraineté cantonale et de la complexité du fédéralisme helvétique. Contrairement à de nombreux pays voisins où la Fête du travail est un jour férié national et uniforme, la Confédération ne reconnaît qu’un seul jour férié fédéral : le 1er août. Pour toutes les autres dates, la compétence appartient aux cantons, ce qui engendre une mosaïque réglementaire où le statut du 1er mai varie considérablement d’une frontière cantonale à l’autre. Cette disparité n’est pas seulement géographique : elle est aussi sectorielle, dans la mesure où la nature de votre contrat de travail peut déterminer si vous passerez la journée sur un chantier ou en congé.

Dans la configuration actuelle, huit cantons ont choisi d’assimiler totalement le 1er mai à un dimanche au sens de la Loi fédérale sur le travail : le Jura, Neuchâtel, le Tessin, Zurich, Schaffhouse, Thurgovie, Bâle-Ville et Bâle-Campagne. Dans ces régions, la vie économique s’arrête presque totalement : les commerces ferment leurs portes, les bureaux sont vides. À l’opposé, dans une grande partie de la Suisse centrale et romande, comme à Fribourg ou en Valais, la journée reste un jour ouvrable ordinaire, même si certains usages locaux permettent de cesser le travail dès la mi-journée ; dans les cantons d’Argovie et de Soleure, une demi-journée chômée constitue un compromis intermédiaire. Cette mosaïque cantonale connaît pourtant une exception sectorielle de taille : même là où le 1er mai n’est nullement férié pour la population générale, les chantiers sont souvent déserts. Cette singularité tient à la Convention nationale du secteur principal de la construction, un contrat collectif négocié entre syndicats et associations patronales, dont les dispositions ont été étendues par le Conseil fédéral, les rendant obligatoires pour toutes les entreprises du secteur, qu’elles soient ou non membres de l’association patronale. Cette convention sanctuarise le 1er mai comme jour chômé et payé pour les travailleurs du gros œuvre, une exception contractuelle majeure qui leur permet de célébrer leur fête en dépit de l’absence de toute reconnaissance légale cantonale.

Le cas de Genève est sans doute le plus complexe et suscite régulièrement des débats animés. Officiellement, le 1er mai n’y est pas un jour férié pour le secteur privé, et pourtant les services de l’administration cantonale et municipale sont fermés. L’État s’appuie sur son statut d’employeur pour justifier cette situation : à l’instar d’une entreprise qui octroierait un jour de congé supplémentaire à ses collaborateurs, il a conclu un accord avec le cartel intersyndical de la fonction publique, signé en 1985 et entré en vigueur dès 1986, dont les dispositions ont été intégrées dans les règlements du personnel, faisant progressivement du 1er mai une journée entière chômée pour les agents de l’État. Cette pratique crée néanmoins une dichotomie frappante : alors que les guichets de l’administration sont clos, les employés du commerce de détail, de la restauration et des services privés doivent se rendre au travail. L’État ne peut imposer ce jour à l’ensemble du secteur privé sans une modification législative qui se heurterait à l’opposition des milieux économiques qui craignent qu’un jour chômé supplémentaire ne nuise à la compétitivité, surtout dans un canton où le Jeûne genevois s’impose déjà légalement à tous les employeurs, publics comme privés. Ce privilège des fonctionnaires, souvent perçu comme une injustice par les salariés du secteur privé, reste solidement ancré dans les usages administratifs et illustre une constante du modèle helvétique : en Suisse, le droit au repos dépend moins de la loi nationale que de la géographie, de la branche professionnelle ou de la nature, publique ou privée, de l’employeur.

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