Photo: C. Vidal © REYL Intesa Sanpaolo
Par Colin Vidal, co-responsable de l’Asset Services chez REYL Intesa Sanpaolo
L’industrie des fonds en Suisse entre dans une phase de transformation subtile mais significative. Réputée pour sa stabilité, sa rigueur réglementaire et son expertise internationale en matière de gestion de fortune, elle se réinvente pour rester compétitive face à l’évolution des réglementations transfrontalières, à la digitalisation ainsi qu’aux évolutions des attentes des investisseurs. Bien que la Suisse ne soit pas le plus grand pays de domiciliation de fonds en Europe, elle exerce une influence considérable en tant que hub mondial de distribution et centre de gestion d’actifs reconnu.
Les chiffres illustrent l’ampleur de l’écosystème suisse des fonds : 1’963 placements collectifs suisses sont enregistrés auprès de la FINMA, soulignant le rôle central du régulateur. Le marché comprend une vaste gamme de produits, y compris de nombreux fonds étrangers autorisés à la distribution en Suisse, renforçant son statut de distributeur mondial. Malgré des exigences réglementaires strictes, la Suisse demeure attractive pour les fournisseurs européens de fonds : plus de 8’500 fonds issus de 12 juridictions sont homologués pour les investisseurs privés, auxquels s’ajoutent des milliers de fonds réservés aux investisseurs institutionnels et professionnels qualifiés.
Un développement majeur est la croissance rapide des Limited Qualified Investor Funds (L‑QIF), en hausse de plus de 20% par an depuis leur introduction en mars 2024. Le L‑QIF permet de lancer des véhicules d’investissement alternatifs sans l’accord préalable de la FINMA, pour autant qu’ils soient réservés aux investisseurs qualifiés et gérés par des institutions soumises à surveillance. Inspiré du RAIF luxembourgeois, ce modèle offre un accès plus rapide au marché et une flexibilité accrue. Si cette tendance se poursuit, le L‑QIF pourrait devenir un pilier de l’offre suisse en matière de fonds alternatifs.
Les fonds d’investissement durables représentent désormais plus de 30% des actifs totaux sous gestion, reflétant l’engouement du secteur envers les critères ESG. L’émission digitale de fonds via la blockchain pourrait réduire les coûts opérationnels de15% d’ici cinq ans. Malgré une pression concurrentielle soutenue, la Suisse conserve une part de marché élevée dans le domaine des investissements alternatifs, avec une croissance des actifs sous gestion avoisinant 8% par an.
La finance durable reste un thème central. Les gestionnaires d’actifs suisses doivent mettre en oeuvre une intégration ESG crédible, sous l’effet conjugué de la demande des investisseurs et de réglementations en évolution. Les directives du Conseil fédéral contre le greenwashing, ainsi que les cadres internationaux tels que la SFDR et les normes ISSB, poussent le secteur vers une plus grande transparence. Le défi consiste à renforcer les processus ESG sans alourdir inutilement la charge administrative. La réputation de précision et de fiabilité de la Suisse constitue un avantage clé dans la création de produits durables de haute qualité.
La digitalisation transforme la chaîne de valeur des fonds. Du reporting automatisé à l’émission de fonds basée sur blockchain, la technologie réduit les frictions opérationnelles. Le cadre suisse de la Distributed Ledger Technology (DLT) permet l’émission et le transfert juridiquement sûrs de parts tokenisées. Bien que l’adoption en soit encore à ses débuts, la tokenisation pourrait rationaliser la distribution, réduire les coûts et ouvrir l’accès à de nouveaux segments d’investisseurs.
Malgré ces innovations, le secteur est confronté à la pression concurrentielle des domiciliations européennes. Le statut de la Suisse hors UE implique que la distribution transfrontalière passe par des réglementations nationales en matière de placement privé. De nombreux gestionnaires suisses s’appuient sur le Luxembourg ou l’Irlande pour proposer des produits UCITS et AIF aux investisseurs européens privés. Cette réalité de double domiciliation devrait perdurer, mais la stratégie suisse mise de plus en plus sur le renforcement de son rôle de centre d’excellence pour la gestion de portefeuille, les placements alternatifs et les solutions sur mesure destinées aux investisseurs sophistiqués.
La résilience de l’industrie suisse des fonds repose sur sa capacité à évoluer sans perdre son identité fondamentale. Elle reste un marché reposant sur la confiance, l’expertise et des relations à long terme. Alors que les investisseurs cherchent la stabilité dans un contexte incertain, ces qualités deviennent essentielles. Les prochaines années mettront à l’épreuve la capacité du secteur à innover tout en préservant les atouts qui ont fait son succès. Si cette transformation réussit, la Suisse restera non seulement compétitive, mais contribuera aussi à façonner le prochain chapitre de la gestion d’actifs mondiale.
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