Le prochain sommet du G7, qui se tiendra du 15 au 17 juin 2026 à Évian-les-Bains, ravive à Genève des souvenirs encore douloureux. Bien que la réunion des grandes puissances économiques ait lieu en territoire français, une coalition militante baptisée « NO-G7 » composée d’associations, de syndicats et de partis de gauche, a d’ores et déjà annoncé l’organisation d’une grande manifestation le 14 juin à Genève, veille de l’ouverture du sommet. Cette perspective inquiète une partie de la population genevoise, notamment les commerçants du centre-ville, qui gardent en mémoire les violences survenues lors du précédent sommet organisé dans la même ville thermale, en 2003.
À l’époque, le G8, réuni du 1er au 3 juin 2003 pour son 29e sommet, avait attiré entre 50 000 et 100 000 manifestants venus de toute l’Europe. Évian étant hermétiquement bouclée, la contestation s’était déplacée vers Genève, Lausanne et Annemasse. Si de nombreux cortèges s’étaient déroulés pacifiquement, les débordements avaient laissé des traces profondes : dans la nuit du 31 mai au 1er juin, des membres des Black Blocs avaient investi les Rues-Basses avec des cocktails Molotov, brisant les vitrines non protégées et incendiant plusieurs enseignes ; le lendemain, la grande manifestation avait dégénéré sur le pont de la Coulouvrenière, où des barricades avaient été mises à feu. Commerces saccagés, bâtiments endommagés, affrontements avec les forces de l’ordre : le centre-ville avait connu des scènes de violence rarement observées dans une ville réputée pour sa stabilité. Pour beaucoup d’habitants et de commerçants, ces événements restent associés à un sentiment d’impuissance face aux violences urbaines et à des coûts matériels que certains n’ont pas oublié. C’est précisément ce souvenir qui réactive aujourd’hui les craintes, à l’heure où de nouvelles mobilisations s’annoncent autour d’un sommet organisé sur le même site. La question revient dans le débat public local : pourquoi manifester en Suisse quand le sommet se tient en France ? La réponse tient à la géographie autant qu’à la symbolique. Genève reste un point d’accès stratégique vers Évian et un hub pour les organisations internationales, les ONG, les institutions diplomatiques et les médias étrangers, un porte-voix naturel pour des revendications portant sur les inégalités mondiales, le climat, les politiques migratoires ou la justice fiscale. Une partie de la population genevoise distingue cependant clairement le droit de manifester des violences qui peuvent l’accompagner : si la liberté de manifestation est un droit fondamental, le souvenir de 2003 alimente la crainte que des groupes radicaux profitent des mobilisations pour provoquer des affrontements ou commettre des actes de vandalisme.
Les autorités ont tiré les leçons du passé et préparent un dispositif de sécurité exceptionnel. Le Conseil fédéral a qualifié le sommet d’événement extraordinaire et a approuvé un engagement de l’armée suisse en service d’appui pouvant mobiliser jusqu’à 5 000 militaires, la Confédération prenant en charge 80 % des coûts de sécurité assumés par les cantons de Genève, Vaud et Valais. Une restriction temporaire de l’espace aérien dans la région lémanique est prévue du 10 au 18 juin, et des contrôles aux frontières seront renforcés. Le Conseil d’État genevois a par ailleurs décidé de restreindre temporairement les grandes manifestations sportives, culturelles ou festives dans le centre-ville entre le 1er et le 28 juin. L’équilibre reste néanmoins délicat : garantir le droit de manifester tout en assurant la protection des personnes et des biens, sans que le dispositif sécuritaire lui-même ne génère de tensions supplémentaires. Les prochaines semaines seront décisives. Les autorités devront convaincre la population qu’elles maîtrisent le scénario. Quant aux organisateurs des mobilisations, ils devront démontrer leur capacité à encadrer les rassemblements de manière pacifique, car si des violences éclatent, c’est l’ensemble de leurs revendications qui en portera le discrédit. Genève, ville de dialogue et d’institutions, se retrouve une fois de plus à l’épreuve de sa propre contradiction : être le lieu de toutes les diplomaties, et parfois, de toutes les tempêtes.
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